
Parle-moi de toi, François…
Je suis né le 23 octobre 1750, à Picauville. Mes parents sont Jean Charles Bernardin HALGATTE, laboureur et Marguerite DAVAREND. J’ai été nommé par François DAVAREND, mon oncle maternel et son épouse Geneviève DUFRESNE. Je suis le sixième enfant d’une fratrie de dix mais une sœur aînée et les quatre frère et sœurs qui sont venus au monde après moi, sont décédés dans l’enfance. Et j’avais à peine cinq ans, quand j’ai eu le chagrin de perdre ma mère, décédée le 12 octobre 1755, un an après la naissance de ma dernière petite sœur. Mon père s’est remarié cinq ans plus tard, avec Barbe LEQUERTIER avec laquelle il n’a pas eu d’autres enfants.
Parle-moi de toi, Marie Thérèse
J’ai vu le jour, également à Picauville, le 28 août 1752 et je suis la fille de Joseph Jacques François PHILIPPE, tisserand et de Marie Françoise DAVAREND. J’ai été portée sur les fonts baptismaux, le lendemain, par Marie CABIEUL et son mari, Jean François FAULLAIN, venus de Chef-du-Pont. Lui est un grand-oncle, frère de ma grand-mère maternelle. C’est moi l’aînée, d’une fratrie de huit enfants et nous avons eu la grande chance que sept d’entre nous atteignent l’âge adulte et forment une famille. Nous habitons tous à Picauville, alors cela fait du monde quand nous nous réunissons.
Un mariage consanguin
Comme pouvait le laisser supposer le patronyme DAVAREND, commun aux deux mères de notre couple, Jean et Marie Thérèse sont parents et ont donc dû demander une dispense matrimoniale pour pouvoir se marier.
les dispenses de consanguinité
Avant le concile de Latran (1215), il était interdit de se marier entre collatéraux jusqu’à 7 degrés inclus de parenté. À cette date, le mariage est autorisé entre parents jusqu’au 4e degré. Jusqu’au concile de Trente (1513), seul le pape accordait les dispenses. Ensuite les évêques purent lever l’empêchement de parenté au mariage jusqu’au 2eme degré.
En droit canonique, on calcule les degré de parenté en comptant le nombre de générations jusqu'à l'ancêtre commun. Les mariages consanguins de degré inférieur à 5 étaient entachés de nullité, si on découvrait la consanguinité après la célébration. Cette règle explique qu'on peut trouver le mariage des mêmes personnes enregistrés deux fois à quelques mois d'intervalles. Le rôle de la publication des trois bans de mariage dans les paroisses des deux époux avait pour but de prévenir cela. Tout parent ou ami qui connaissait la consanguinité devait obligatoirement en informer le curé. Une fois celle-ci découverte, si les futurs époux maintenaient leur projet, une enquête était diligentée par l'évêque ou par le pape si la consanguinité était proche (cousins germains, oncle et nièce…).
Un prêtre était nommé pour enquêter, afin de vérifier d'une part la réalité de la consanguinité et d'autre part de déterminer si la dispense était justifiée. Celle-ci contient trois parties :
- la supplique (ou requête) des futurs époux où figurent les noms, prénoms, professions, domiciles, parents,nature de l'empêchement, motif du mariage etc.
- l'enquête : ouverte par l'évêque. Rédigée le plus souvent par le curé de la paroisse pour recueillir les témoignages des futurs époux, des membres de la famille.
- la dispense délivrée par le pape ou l'évêque autorisant l'union.
Toute cette procédure coûteuse était aux frais des époux. Dans une société où il y avait peu de mobilité géographique, le nombre des mariages consanguins était forcément relativement important et les dispenses constituaient une source de revenu non négligeable pour l'Église catholique.
François et Marie Thérèse ont donc obtenu de l’Évêque de Coutances, une dispense de consanguinité, le 4 novembre 1778 dont voilà le contenu.
« François HALGATTE suppliant de la paroisse de Picauville âgé de vingt neuf ans journalier […] a dit qu’ayant promis à la suppliante de l’epouser et ayant abusé de sa trop grande condescendance, il se trouve obligé et persiste dans sa volonté de l’épouser s’il plait à Mgr Levesque ou à Mr son Grand vicaire le dispenser de l’empêchement qui se trouve entre luy et la suppliante, etant pauvre ne vivant que de son travail, etant hors d’etat de faire une dispense en cour de Rome […} et dit qu’il n’a point commis crime en vüe d’obtenir plus facilement la dispense. »
« Marie PHILIPPE suppliante de la paroisse de Picauville agée de vingt six à vingt sept ans […] a dit qu’il y a plusieurs années que le suppliant et la suppliante se frequentent si familierement qu’elle s’est abandonnée à consentir à sa passion, qu’elle a un enfant et qu’il lui serait très difficile de se resilier de la promesse qu’elle lui a faite de s’epouser tant pour reparer son propre honneur, que pourvoir à l’education de leurs enfant […] et a déclaré de plus qu’elle ne s’est point portée au crime avec le suppliant dans la vüe d’obtenir plus facilement dispense. »
« Joseph PHILIPPE de la paroisse de Picauville et y demeurant, du metier de tisserand, agé de cinquante ans […] père de la suppliante […] adit qu’il sait que François HALGATTE suppliant est sorti de Marguerite DAVAREND, fille de Francois et lad(ite) Marguerite de Francois DAVAREND et led(it) Francois de Philippe DAVAREND souche ; de Philippe DAVAREND souche est sorti Nicolas DAVAREND, de Nicolas est sorti Marie DAVAREND et de lad(ite) Marie DAVAREND est sortie Marie PHILIPPE suppliante, a dit de plus que le suppliant et la suppliante se sont promis de s’epouser, qu’ils persistent dans leur promesse mutuelle et qu’il serait dangereux pour la suppliante et son enfant, si ce mariage ne se faisait pas.[…] »

« Jacques MARION laboureur de la paroisse de Picauville y demeurant agé de trente trois ans […] beau frere comme ayant epousé la soeur du suppliant […] a dit […] que les suppliants se hantent et frequentent encore, qu’ils persistent l’un et l’autre dans la volonté de s’epouser […]. »
François et Marie Thérèse sont donc parents du troisième au troisième degré, en d’autres termes, ce sont des cousins issus de germains.
Racontez moi votre mariage…
C’est bien sûr dans notre église Saint-Candide de Picauville que nous nous sommes mariés, le 19 novembre 1778, bien entourés par nos parents, dont beaucoup sont communs à tous les deux.

Mon père n’était pas présent mais j’avais son consentement, en date du 12 novembre. Par notre acte de mariage, nous avons bien sûr reconnu, notre fils Jean François, né le 19 décembre 1776. C’est mon beau-frère, Jacques MARION, époux de ma sœur, Jeanne Marguerite et mon cousin Jean DAVAREND qui m’ont assisté. Marie Thérèse a eu pour témoins, son père et son frère Jacques Philippe. Elle n’a pas su signer ainsi que son frère, pourtant leur père a une belle signature, plus affirmée que la mienne encore hésitante et leur mère le sait aussi, bien que sa signature ne soit pas apposée sur l’acte.

Leurs enfants
Difficile de laisser, Marie Thérèse nous parler de leurs enfants, car des informations m’interrogent ou me manquent. J’ai trouvé qu’elle avait donné naissance à trois enfants.
Jean François, né PHILIPPE, dont François nous a déjà parlé et qu’il a reconnu, a donc vu le jour en 1776. Il a été porté sur les fonts baptismaux par un Jacques DAVAREND que je n’ai pu identifier et par Marie Anne CORNIERE, veuve d’un autre Jacques DAVAREND, frère de sa grand-mère paternelle. Si son père n’est pas nommé sur son acte de baptême, le choix de cette marraine l’ancre bien dans son ascendance paternelle. Je ne sais pas du tout, ce que cet enfant est devenu, n’ayant trouvé ni son décès ni son mariage, dans les nombreux relevés du « Cercle Généalogique de la Manche ».
Son cadet est Jacques François HALGATTE, mon ancêtre, époux de Marie LACHET dont j’ai déjà raconté la vie. Il est né le 15 août 1719 et sur l’acte, est noté que le père est absent. L’est-il juste lors de la déclaration ou absent de Picauville ? On est au mois d’août et il est journalier, donc sans doute parti faire les moissons dans un autre village. Les journaliers se louaient souvent à la semaine, ne rentrant que le dimanche dans leur famille.
Le benjamin a vu le jour, le 31 janvier 1784. Il est nommé Louis Pierre par un Jean DAVAREND, difficile à identifier et par Marie Françoise DAVAREND, sa grand-mère maternelle, reconnaissable à sa signature.

Et de nouveau, le père est noté absent mais là nous sommes en hiver. Est-il toujours, à la semaine, chez un propriétaire terrien. Ou bien, âgé de 34 ans, peut-être a-t-il été réquisitionné dans l’armée bien qu’il n’y ait pas de conflits majeurs cette année-là. Le 3 septembre 1783, a été signé le Traité de Versailles, mettant fin à la guerre entre la France et l’Angleterre. Le 26 août 1786, François est bien à Picauville, puisque c’est lui qui va déclarer le décès du petit Louis Pierre, âgé de 2 ans. Il est dit alors manouvrier.
Leur fin de vie
Je n’ai trouvé aucun acte notarié qui m’aurait permis de les situer dans Picauville, de découvrir quelques pièces de terre qu’il auraient pu posséder… Pourtant les familles PHILIPPE et DAVAREND dont ils descendent tous les deux, étaient plutôt des paysans aisés. Si François est dit journalier à son mariage, il est cultivateur, en 1806, lors du mariage de son fils Jacques François où il est présent.
François et Marie Thérèse dont on ne peut douter qu’ils aient fait un mariage d’amour ont pu partager leur vie commune pendant 34 ans, ce qui n’était pas très courant, à cette époque. Elle s’éteint la première, le 11 janvier 1812, elle a 59 ans. Lui poursuit seul sa vie, pendant 16 ans, et quitte ce monde, le 12 octobre 1828, âgé de 77 ans.