
Bien avant de commencer ma généalogie, j’ai entendu parler dans ma famille maternelle de mon trisaïeul, conducteur principal des Ponts et Chaussée, dont on disait qu’il avait travaillé avec le baron HAUSSMANN et avait accompagné Auguste BARTHOLDI dans la mise en place du « Lion de Belfort », Place Denfert-Rochereau.
J’ai eu la chance de trouver le dossier personnel, très riche en détails, de sa carrière aux Ponts et Chaussées. Cela m’a permis de voir ce qu’il en était de cette renommée familiale.
Charles PELLETIER voit le jour le 15 juillet 1823, à Saint-Désert, en Saône et Loire. Il est fils de Lazare, tonnelier et de de Julie PINARD. Avant lui, le couple avait eu Claude, en 1819 et Jeanne, en 1821. Tous deux sont décédés jeunes, à 9 ans et 1 an. Après Charles, Antoine, né en 1825, décèdera aussi à 2 ans. Puis Philibert naît en 1827 et Julie en 1829. Ces deux derniers ainsi que les parents sont montés à Paris où ils ont fini leur vie. Charles les a-t-il devancés ? Sur le plan cadastral de 1830, ils habitent au Bourg de Saint-Désert.

À 17 ans, il est agent voyer à Châlon-sur-Saône. C’est un fonctionnaire responsable de la construction et de l’entretien des chemins vicinaux. Il y restera sept ans avant d’aller à Paris où il se présente à l’Administration des Ponts et Chaussées. Il est d’abord embauché, le 16 juin 1847, comme piqueur, c’est à dire surveillant de chantier chargé de pousser les ouvriers à plus d’ouvrages. Il demande tout de suite à pouvoir passer le concours pour être conducteur, sans doute était-ce son objectif en venant à Paris. Peu préparé, il échoue la première année mais est admissible, le 14 février 1848. Devant attendre qu’une place se crée, ce n’est que le 17 novembre qu’il sera nommé conducteur auxiliaire de 3ème classe, attaché au Service de l’arrondissement du Sud de Paris. Entre 1851 et 1864, le nombre de conducteurs des Ponts et Chaussées passe progressivement de 11 en 1851 à 41 en 1855, 80 en 1859 et 131 en 1864.
Charles se marie le 18 juillet 1850 avec Victorine Thérèse Coralie KRABBE, fille de Pierre Henri KRABBE, éditeur et Jeanne Angélique VIALAT. Ils auront quatre enfants, Philibert Amable, en 1852, Mélanie Philiberte en 1854, Rosine Philiberte, mon arrière-grand-mère, en 1858 et la petite dernière, Marthe Julie en 1865.
La famille va d’abord habiter Passage Vivienne dans le 2e, puis rue de la Tour, dans le 16e mais ils vont ensuite rejoindre le 14e, rue d’Enfer, rue Mouton Duvernet puis rue Hallé au plus près des travaux que conduira Charles.

Dès 1851, il passe conducteur auxiliaire de 2ème classe et assume la direction de tout travail de comptabilité et de bureau, du service des régies et de la paye des cantonniers et ouvriers.
C’est à partir de 1854 qu’il est conducteur embrigadé (fonctionnaire) et que son dossier contient régulièrement des fiches annuelles résumant son travail avec les annotations, portées par ses supérieurs qui sont toujours très élogieuses tout en soulignant ses points plus faibles.
Je n’ai malheureusement pas de portrait de mon arrière-arrière-grand-père, mais j’ai la chance au travers des appréciations qui ont été portées pendant près d’une quarantaine d’années sur son travail, de pouvoir l’imaginer avec ses compétences et ses traits de caractère qui décrivent un personnage très attachant.
« Très bonnes éducation, tenue et exactitude. Bon caractère mais un peu susceptible. Doux et ferme, conciliant. Un peu inquiet et minutieux. A de très bons rapports tant avec ses supérieurs, qu’avec le public et avec ses subordonnés mais parfois ne leur en demande pas assez. »
De 1848 à 1869, il est chef de bureau de l’ingénieur ordinaire de la 1ère section de la Division suburbaine. « Au niveau des compétences, il a une bonne instruction tant littéraire que scientifique et technique. C’est un très bon comptable et il dessine bien. Il est très soigneux dans la préparation des projets. »
C’est en 1870, qu’il passe dans le service actif de la 4ème circonscription, c’est à dire qu’il va suivre les projets sur le terrain et qu’on peut donc situer quels travaux de voirie, il a conduits, ceux-ci étant énumérés, chaque année où il y a une fiche d’appréciations sur son travail.
« Il conduit les travaux avec beaucoup de zèle, de dévouement et d’intelligence. Il connaît très bien les travaux, les surveille avec vigilance et compétence »
Il va tout de suite être plongé dans le feu de l’action, puisque qu’à partir du 9 août 1870, pendant le siège de Paris, il conduit des « travaux de défense des Portes d’Arcueil, de Sceaux et de Gentilly et des carrières en avant de l’enceinte, des travaux d’abris, travaux de pare-éclats dans une partie de l’enceinte du 8ème secteur ».

Il s’agit de l’enceinte de Thiers, créée autour de Paris, de 1841 à 1845, sous Louis-Philippe. Celui-ci est convaincu que la construction de fortifications autour de la capitale empêcherait Paris de tomber aux mains d’armées étrangères comme lors de la bataille de Paris en 1814 et rendrait la ville imprenable. Quatre-vingt-quatorze bastions et dix-sept portes ponctuaient cette enceinte. Les trois défendues par Charles en font partie. La porte de Gentilly est entre les bastions 83 et 84.

Elles sont situées non loin du plateau où eut lieu la bataille de Chatillon et Clamart, le 19 septembre 1870. Les Parisiens abandonnent le plateau de Châtillon, où les fortifications ne sont pas terminées. Or c’est là que les Prussiens installeront leur grosse artillerie qui fera d’importants dégâts sur la quinzaine de forts défensifs ceinturant Paris.
Chevalier de la Légion d’Honneur
Pour sa participation aux travaux de défense, il sera nommé Chevalier de la Légion d’Honneur, le 7 février 1871. Son dossier d’attribution nous révèle qu’il était Sergent à la Légion du Génie de la Garde Nationale.
Fin 1871, il va faire des travaux de réouverture des mêmes portes et en 1873, il fera procéder à l’enlèvement de la 2ème enceinte.
Le 29 juin 1872, il est nommé conducteur principal.
À partir de là, on peut suivre ses travaux sur le terrain qui sont très variés. En 1877, il est rattaché aux Services de la Voie publique, des Égouts et des Plantations de la 5e circonscription. Il est basé sur le quartier de Montparnasse et la partie du quartier du petit Montrouge, annexée en 1860, qui forment la majeure partie du 14e arrondissement.
Percement de nouvelles voies ou aménagements d’anciennes
Il a travaillé au percement de l’avenue Reille, de la rue Montsouris et de la rue de la Tombe Issoire. Il a également rectifié et élargi la rue du Champ d’asile. Par contre je n’ai pas trouvé mention qu’il ait conduit les travaux de percement du boulevard Arago dont la mémoire familiale a gardé le souvenir mais ce n’est pas impossible car il se trouve dans le même secteur et je n’ai pas de fiche pour chaque année de plus les énumérations se terminent par « … ». Il a géré aussi le « relevé à bout » de la rue d’Enfer, de la rue Boulard et de l’avenue d’Orléans près de la porte de ce nom. C’est-à-dire qu’il a fait procéder au remplacement de tous les pavés.

Sans cesse préoccupé de perfectionner l’entretien des chaussées il a imaginé plusieurs appareils ingénieux et pratiques pour le refoulement de la neige, l’épandage du sel, le chargement des ordures ménagères. Il est également le promoteur du cylindrage des chaussées pavées. »
Les égouts
C’est le Second Empire qui donne l’impulsion décisive à la modernisation du réseau des égouts de Paris. La loi de 1852 impose le raccordement des immeubles à l’égout lorsque la rue en comporte un. Les rues qui n’en ont pas vont bénéficier, à partir de 1854, de l’installation d’un réseau d’égouts entièrement visitable sous la direction de l’ingénieur Eugène BELGRAND. Le réseau est unitaire : les eaux de pluie coulent par la même galerie que les eaux usées. Les égouts ne se déversent plus dans la Seine en plein Paris mais loin en aval, à Asnières. Pour y parvenir, un siphon inversé installé sous le pont de l’Alma permet aux canalisations de la rive gauche de faire passer leurs eaux sur la rive droite. Au décès de BELGRAND en 1878, on compte près de 600 kilomètres d’égouts dans la capitale, contre 100 kilomètres en 1850.
Charles contribuera à ces travaux de construction d’égouts ou de branchements des particuliers, rue d’Enfer, rue de la Tombe Issoire, rue Daguerre, rue Delambre, rue Brezin, avenue d’Orléans, boulevard Edgard Quinet, avenue du Maine, rue du Champ d’Asile, rue Baumier, rue Friaut, rue d’Odessa, rue du Marché aux fourrages, rue Durouchoux, rue Vandamme, rue Boulard, rue Saillard…
La mémoire familiale raconte aussi qu’il avait été chargé d’organiser la visite des égouts et des Catacombes et qu’ayant peur que des visiteurs se perdent, il avait équipé les gardiens de trompettes.
Les trottoirs
L’histoire des trottoirs est ancienne. Les Romains en construisaient déjà mais ils disparaissent dans les rues très étroites des villes du Moyen Âge. Le premier trottoir de Paris est créé en 1607 de part et d’autre du Pont-Neuf mais il n’a pas vraiment un rôle de séparation entre piétons et véhicules et sert surtout de support à un marché quasi permanent.Un second trottoir est créé en 1781 rue de l’Odéon pour protéger les piétons se rendant aux spectacles. Les grands travaux entrepris par HAUSSMANNvont donner toute leur ampleur aux trottoirs et les inscrire définitivement comme un élément incontournable du paysage urbain. « La composition est raffinée. Les alignements d’arbres séparent le volume de la voie en trois couloirs longitudinaux. Le couloir central est affecté à la circulation des véhicules. Les deux trottoirs s’organisent dans un volume plus petit et harmonieux, bien délimité par l’alignement des troncs, la voûte des branches basses et les façades des immeubles riverains. Pour ménager le calme de ces derniers, la circulation des piétons était reportée sur une allée asphaltée au centre du trottoir, les zones latérales étant sablées. » (Paquot)
Charles assure ainsi la construction de trottoirs avenue d’Orléans, avenue du Maine, rue de Montparnasse, rue Edgard Quinet…

Les plantations
À la tête du Service des Promenades et Plantations, Adolphe ALPHAND transforme les Bois extra–muros de Boulogne et de Vincennes, et aménage intra-muros promenades, parcs et squares. Les amples trottoirs sont plantés d’arbres. Auparavant seuls les boulevards et les quais avaient cet agrément. Il y a en plus, une dimension hygiéniste, le but étant de «donner aux Parisiens de l’eau, de l’air et de l’ombre». On estime à 80 000 le nombre d’arbres plantés dans les rues de Paris durant cette période.
Charles a accompagné la plantation d’arbres Place de Montrouge et rue du Champ d’Asile mais sûrement beaucoup d’autres comme on le verra plus loin.
Les tramways
La première ligne de tramways urbains sur rails encastrés dans la chaussée, est installée en 1855, à l’occasion de l’Exposition universelle, entre Paris et Boulogne-Billancourt par Alphonse Loubat un ingénieur français qui revient de New York, où il a construit en 1853, pour la première fois semble-t-il, une ligne de tramways de ce type. Jusqu’ici, les rails étaient saillants provoquant de multiples accidents. Les tramways sont d’abord hippomobiles, c’est-à-dire tractés par des chevaux. Mais la traction animale se révéla très onéreuse, car il fallait entretenir beaucoup de chevaux. Elle ne résiste pas à la mécanisation, d’abord à vapeur en 1876 puis électrique en 1892.

Charles conduira les travaux d’installation des tronçons de la ligne de Saint Germain à Châtillon, en 1877 et de celle de Montrouge à la Gare de l’Est en 1878.
En conclusion
Il est difficile de dire si Charles a réellement travaillé avec le baron HAUSSMANN, c’est quand même très incertain puisque lorsque Charles passe au service actif, en 1871, HAUSSMANN a été congédié depuis 1 an. Mais par contre ce qui est sûr c’est qu’il a bien contribué « avec zèle et dévouement » à ce que se réalisent, dans le 14e arrondissement, les projets de transformation de la voirie parisienne, voulus par NAPOLEON III et imaginés par HAUSSMANN. Et ce qui est fort probable compte tenu des travaux qu’il a menés, c’est qu’il ait pu travailler sur des projets avec les ingénieurs, Eugène BELGRAND qui est à la direction des Eaux et des Égouts et Adolphe ALPHAND, d’abord à la tête du Service des Promenades et Plantations puis qui est nommé par Thiers, en mai 1871, pour finir les travaux de Paris, réunissant alors sous son autorité les services de la Voirie et des Promenades et Plantations, des Concessions publiques, de l’Architecture auxquels se rajoutent, à la mort de BELGRAND, en 1878, celui des Eaux et Égouts.
Concernant sa participation à l’installation de la copie du « Lion de Belfort », par Auguste BARTHOLDI, sur la Place Denfert-Rochereau, je n’en ai pas explicitement trouvé trace dans son dossier. Mais c’est fort possible d’autant plus qu’il a participé, en 1878, à l’amélioration de la place d’Enfer qui devient à cette époque la Place Denfert-Rochereau, du nom de l’officier supérieur et député, célèbre pour avoir dirigé la défense de Belfort durant la guerre franco-allemande de 1870. Lors du Salon de sculpture de 1878 à Paris, Auguste BARTHOLDI expose un modèle en plâtre, réplique réduite au tiers de la taille du Lion original, sculpté dans la roche à Belfort. Sur la proposition de VIOLLET-LE-DUC, les élus de la Capitale retiennent le principe de faire exécuter pour Paris une reproduction du modèle, en cuivre repoussé. Le Conseil municipal l’acquiert en 1880 et souhaite l’installer aux Buttes-Chaumont mais la pétition des habitants du 14e arrondissement, argumentant qu’il a été un des plus éprouvés pendant le siège, décide de sa place définitive, place Denfert-Rochereau. Ce qui est certain, c’est que Charles a dû assister à l’inauguration du Lion et qu’avec toute sa famille, il a sûrement participé à la fête du 14 juillet 1880 (année où le jour de la fête nationale a été décrété) sur la Place Denfert Rochereau, autour du Lion.

Sûrement une déception, dans sa carrière
De 1882 à 1886, chaque année, ses chefs font des rapports élogieux, louant « son zèle et son esprit inventif, cherchant toujours des améliorations » et demandant à ce qu’il soit nommé sous-ingénieur, bien qu’il n’ait pas les conditions requises. Mais cela sera à chaque fois refusé.

Difficile d’arrêter un travail passionnant
En septembre 1887, à 64 ans, il est mis d’office à la retraite bien qu’il aurait souhaité continuer à travailler, sans doute aussi pour avoir une retraite plus conséquente. Son ingénieur en chef va à nouveau écrire un long courrier pour demander qu’à titre de mesure exceptionnelle, en plus de toucher sa retraite, il soit nommé Jardinier principal de la ville de Paris, en tant qu’auxiliaire. « Il est chargé depuis 17 ans, dans la circonscription qu’il dirige actuellement, de l’établissement et de l’entretien des plantations d’alignement et il a fait de cette partie de l’arboriculture, une étude suivie, mettant à profit les ressources de son esprit chercheur, il a apporté à certaines méthodes en usage pour le traitement des arbres des améliorations qui lui ont valu de la part de M l’Inspecteur général des Promenades et Plantations des citations fort élogieuses ». Il sera nommé à ce poste pendant trois ans avant de prendre sa retraite définitive, le 31 juillet 1895.
Il décède à 75 ans, rue de Passy, dans le 16e, le 15 mars 1900, après 53 ans de travail pour lequel il n’a pas ménagé sa peine mais pour lequel il s’est aussi sûrement passionné, conscient d’apporter sa pierre à l’Histoire que grâce à sa vie, j’ai eu à cœur de découvrir et envie de transmettre. L’écriture de cet article m’a stimulée pour écrire au Service du Patrimoine du 14e arrondissement pour savoir s’il y aurait des traces de sa participation, notamment pour le Lion de Belfort. Je viens de recevoir une réponse de leur part, le service n’étant pas compétent pour me répondre, mon courrier a été transmis aux Archives de Paris. À suivre, peut-être…

N.B. : Bien sûr, les cartes postales ne sont pas d’époque mais date du début du 20ème siècle.
Pour aller plus loin :
La rue parisienne au XIXe siècle : standardisation et contrôle – Cairn.info
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