
On a quitté François Alexis, au décès de Louise, en 1815. C’est donc seul, avec sa petite fille, qu’il poursuit son chemin. Le revoilà, le 13 février 1817, aux Moitiers-en-Bauptois lors de son remariage avec Louise Françoise ANQUETIL, cultivatrice, née le 26 janvier 1778, aux Moitiers et y demeurant, veuve sans enfant de Jean Pierre MICHEL. Elle est fille de Jean François et de Marie Françoise ANQUETIL. Un contrat de mariage a été passé, à Picauville, le 10 février. On y perçoit une femme qui souhaite que les termes du contrat précisent clairement ses droits. Ce qu’elle apporte en dot, pour un montant de « mil quatre vingt onze francs et cinquante centimes », est bien détaillé : lit complet, armoire, habits complets, draps… mais attardons nous sur la fin où on découvre des mentions moins courantes et dont le sens de certains mots m’échappaient.
« un rouet, un trouail, un dévidoir, deux chaises en bois à fond de paille, six cuillers d’étain, six fourchettes en fer, une vache à lait, une nourriture [un veau ou une génisse], un porc, un tonneau vuide, une table, un coffre paitrain, deux marmites de potier, une cuiller à pot de fer, un chaudron d’airain [alliage renfermant surtout du cuivre], un tuillier [ustensile en fonte pour cuire les galettes de sarrasin], une lampe, un fer à repasser, une paire de soufflets, un truble [une bêche], une houe, une fourche de fer et quatre cents poignées de lin. »
Ils se font par ailleurs « donation mutuelle entre vifs des biens meubles et immeubles qui se trouveraient leur appartenir au jour de leur décès. »
François Alexis est toujours dit meunier et demeurant à Vindefontaine où il est donc revenu après le décès de sa femme. Est-il retourné travailler au moulin des Moitiers, renforçant ma première hypothèse quant à son apprentissage du métier ?
Le 1er février 1818, le couple donne naissance à un petit François mais qui, hélas, décède le lendemain. Ils n’auront pas d’autre enfant, Louise ayant déjà 40 ans.
Les biens de François Alexis
Sur le livre des mutations de propriété des Moitiers-en-Bauptois, j’ai retrouvé les biens qui lui ont appartenu dans cette commune.

Je ne reviens pas sur les différentes parcelles autour de la maison de la Guenauderie dont j’ai déjà parlé parce qu’elles ont été données en dotation par Louise ANQUETIL à sa belle-fille, Marie Louise Jeanne. Il reste le labour planté N° 230, au lieu-dit Les vallées et que je crois avoir trouvé au village de La Londe, et puis surtout la parcelle N°860 que je peux beaucoup mieux situer car j’en ai retrouvé l’origine. Le 10 mai 1819, François Alexis procède à un échange de terres avec Jacques Barthélémy COTTIN. Sur l’acte on apprend qu’il a bien un domicile à Vindefontaine mais qu’il demeure aux Moitiers.

François Alexis abandonne « la moitié encore indivise […] d’une pièce de terre labourable plantée en pommiers, du contien lad. moitié d’environ vingt quatre ares quarante huit perches ancienne mesure située en la commune des Moitiers au hameau du Bosc. » Il avait acquis cette pièce, de Louise LOQUET, épouse du sieur POIGNANT, par acte passé à Montebourg, le 11 janvier1817. François Alexis « se réserve les pommes qui pourroient croitre cette année sur les pommiers de la portion qu’il abandonne. » Un sou est un sou ! Et il reçoit en échange du sieur COTTIN qui en est propriétaire de la succession de son père : « Le clos du mitan du moulin à vent ». On comprend pourquoi il a eu envie d’acquérir cette pièce de terre.

Je n’ai pas d’image lisible de cette parcelle mais sa localisation correspond tout à fait à la parcelle N° 860 inscrite sur le livre des mutations. Et elle est encore mieux précisée, plus tard, sur le testament de François. « Une pièce de terre en labour plantée en pommiers, nommée le clos Cottin de contenance d’environ trente ares située sur la commune des Moitiers, triage du Val Besno, elle est bornée par les héritiers Louis FEREY, le chemin du moulin à vent au Clos Verdier, Jean et Joseph COTTIN. »

Les deux pièces échangées sont de même valeur : « vingt deux francs de revenu annuel ou quatre cent quarante francs de capital. » Il n’y a donc pas eu de versement d’argent mais pour procéder à la vente chacun a dû néanmoins hypothéquer une pièce de terre. Pour François Alexis, c’est : « une petite pièce de terre plantée en pommiers, nommée le Bas Travers du contien d’environ dix huit ares, située à Vindefontaine, triage de la Michellerie. » Je n’ai malheureusement pas réussi à situer ce lieu-dit. Il a peut-être d’autres biens à Vindefontaine mais je n’en ai pas trouvé traces.
Le temps passe et nous sommes, le 18 octobre 1828, jour où François Alexis, se trouvant mal, fait son testament. Il n’a pourtant que quarante-trois ans. J’ai été étonnée qu’il n’y mentionne pas sa fille, Marie Jeanne Louise. Lui a-t-il fait auparavant une donation que je n’ai pas découverte ? En tout cas il ne lui a pas versé de dot puisqu’elle ne se mariera qu’en 1831 mais sa belle-mère lui fera une donation d’une partie des propriétés de François Alexis. À son épouse celui-ci » donne l’usufruit sa vie durant du clos Cottin » et « Au moyen de ce testament mon épouse ne pourra prétendre à titre de donation car je lui fais ce legs pour la remplie de laquelle elle pouvait prétendre sur tous mes meubles d’après la donation que je lui ai faite dans le traité de mariage ». J’avoue ne pas avoir tout compris.
Cerclier, un nouveau métier
Ce qui m’a bien intéressée dans ce testament, c’est que l’on découvre que François Alexis n’est plus meunier mais cerclier. Je me suis donc interrogée sur ce changement de métier et je crois bien en avoir trouvé la raison. Sur la carte de Cassini qui date de 1758, le moulin est bien là et il est évoqué lors de la vente en 1819. Mais est-il encore debout en 1828, n’est-ce pas seulement le chemin des meuniers ou du moulin à vent qui en a gardé la mémoire. Ce qui m’amène à me poser la question, c’est que sur le plan cadastral napoléonien de 1828, il n’y a plus trace du moulin…

Ce nouveau métier de cerclier paraît cohérent avec ses terres plantées de pommiers auxquels il a l’air de tenir et avec lesquels il fait sûrement du cidre. Dans quasi toutes les maisons, il y a un pressoir. Il faut donc des tonneaux pour le conserver. Entre 1791 et 1800, on trouve dix mentions de cerclaires dans les registres des Moitiers. Et parmi eux, il y a justement un Jean Pierre et un Jean François ANQUETIL. Le second peut fort bien être le père de Louise qui lui aurait donc transmis le métier. Il y a vingt ans, j’ai eu la chance de rencontrer un ancien cerclier des Moitiers. Il était trop âgé pour me montrer comment il travaillait mais il m’a emmenée voir son tonneau et d’anciens cercles qu’il avait fabriqués. Je ne sais pas mémorisé si le cerclier faisait aussi les cercles en métal ou si c’était le travail du forgeron.

Et c’est d’un autre cerclier des Moitiers, Albert ANQUETIL que je transmets la parole, recueillie en 1964, pour qu’il nous explique la fabrication des cercles en bois. (1)
« C’est dans mon champ que je travaille, après avoir mis ma « cuirasse », mon tablier de cuir sur lequel quand je dole, le bois vient frotter. Voici mon établi, un « cheval », tronc d’arbre solidement fixé en terre à une extrémité et supporté à l’autre par deux pieds d’environ un mètre de haut. De ce côté , un arrondi servira à imprimer au bâton sa courbure, c’est la tête du cheval. Comme sur tout établi, il y a un valet de fer ou de bois qui maintiendra la pièce en chantier. «


« Je fais des cercles avec tous les bois à fibre longue. Le saule, l’osier, le bouleau, le chêne, l’orme sont les plus couramment employés. Le coudre et le frêne conviennent également. Je coupe mon bois dans des « saudraies » qui me sont réservées. Selon la grosseur, je fends le tronc en deux, en quatre ou en six, avec une hache à fendre proche de l’herminette. Puis j’incurve ensuite le bâton sur la tête du cheval, puis le cale entre le valet et un coin de bois. Avec un « couteau à deux mains », je dole le côté plat du bâton en ménageant des « cachets », sortes de chanfrains qui serviront à « cacher » le cercle sur le tonneau. »
Le bois apprêté, je lui imprime sa forme circulaire en le faisant entrer dans la « presse » formée de huit pieds enfoncés en terre à intervalles égaux. Une pointe et des dolures d’écorce serviront d’attaches. Il faut quatre « troches » de six cercles pour garnir un tonneau. Chaque troche porte un nom déterminé par son emplacement : le « dehors », les « boudins » et les « parements ». Avant leur utilisation, les cercles sont bagués de cinq bagues d’osier. «
Mais François Alexis n’a sans doute pas exercé très longtemps ce métier car voilà que s’achève son parcours de vie, le 29 décembre 1828. Encore un ancêtre qui est parti bien tôt. Son épouse reste veuve pendant trente ans et décède, le 27 février 1858, âgée de 80 ans.
Sources
« Les métiers d’autrefois », numéro spécial de la Revue des « Amis du vieux Vindefontaine » (N° 2, 1964)s