L comme… rue de Lourcine

Au fil du temps

Cette rue était une ancienne voie, située dans le 5e arrondissement, qui conduisait de Paris à Gentilly. Elle était longue, commençant rue Mouffetard, entre le Pont-aux-tripes et l’église Saint-Médard pour se terminer rue de la Santé. Ce nom de Lourcine est celui d’un ancien fief qui devint en 1182, la propriété de la commanderie de Saint-Jean de Latran. Il s’est aussi écrit l’Oursine ou l’Ursine. En 1890, elle reçut le nom du chirurgien Broca (1824-1860) puis fut partagée en trois. Elle a perdu en 1938, sa petite section entre les rues Mouffetard et Claude Bernard, devenue la rue Edouard Quenu et en 1944, sa section comprise entre le boulevard Arago et la rue de la Santé, devenue la rue Léon-Maurice Nordmann.

La majeure partie de la rue de Broca a gardé, le pittoresque de l’ancienne rue de l’Oursine, rue sinueuse, bordée de nombreuses vieilles maisons, celles des numéros impairs, en général dotées d’une cour dont l’extrémité baignait jadis dans la Bièvre.

Extrait du Plan des Paroisses de Paris – Juigné – 1736 – BnF

Mes ancêtres qui y demeurèrent

C’est dans cette rue écrite rue de L’Oursine, comme sur le plan, que décède mon ancêtre Denise PAPIN dans une petite chambre en la maison appartenant à François HUGUET, l’un de ses gendres, époux de sa fille Denise DELAROCQUE, et où a lieu son inventaire après décès le 2 janvier 1691. Lors du partage de la succession, en 1695, le couple demeure toujours à cette adresse.

Les précisions apportées permettent de mieux situer la maison dans la rue, puisqu’elle dépend de la paroisse Saint-Médard. Elle se trouve donc dans la partie de l’actuelle rue Broca, en bleu sur la carte.

Denise PAPIN est née le 13 janvier 1619, à Arpajon dans l’Essonne, fille de Pierre PAPIN et de Denise BOUTET. Je lui connais deux sœurs et quatre frères. Je n’ai pas trouvé la naissance de son frère Jean dont on a connaissance par son mariage. Plusieurs généalogistes le disent né en 1638 mais à cette date, c’est clairement un second Girard qui est né et dans tous les actes le concernant Jean est bien prénommé ainsi. De même, on ne sait pas en fait, lequel des deux Girard s’est marié en 1656.

Le 9 juin 1637, elle épouse à Arpajon, Jean DELAROCQUE dont je ne connais pas les parents. Ils ont dix enfants, cinq garçons et cinq filles dont mon ancêtre Marie DELAROQUE, épouse de Robert SAULNIER dont j’ai déjà parlé rue de la Huchette. Les six premiers enfants sont nés à Fontenay-aux-Roses, de 1638 à 1650 et les quatre plus jeunes naissent à Châtillon entre 1654 et 1660. Il y a trois de leurs enfants dont je ne sais pas ce qu’ils sont devenus.

Le patronyme est suivant les actes écrit en un seul mot ou détaché. Au fil des naissances, j’ai noté l’évolution du métier de Jean DELAROQUE. Quand la famille habite à Fontenay-aux-Roses dont je pense il est originaire, en 1638 et 1640, il est sergent puis en 1643, il est sergent et garde à pied de la Varenne et en 1648 il est garde des plaisirs du roi en la Varenne du Louvre.

Garde des plaisirs du Roi en la Varenne du Louvre

Le garde des plaisirs du roi est un garde-chasse du domaine royal, dans le cadre des capitaineries, juridictions destinées à traiter des faits de chasse, qui sont mises en place à partir de la fin du Moyen Âge, essentiellement dans la région parisienne.

Un article de V. Maroteaux nous apporte beaucoup d’informations précises, d’après des sources citées des Archives Nationales, pour imaginer en quoi consistait cette profession au XVIIIe siècle Les gardes des plaisirs du Roi devaient d’après leurs commissions « veiller à la conservation du gibier dans l ‘étendue tant des plaines des terres et seigneuries de Versailles, Marly et dépendances que des bois enfermés dans les parcs desdits châteaux . . ., empêcher qu’il ne soit rien coupé . dégradé dans lesdits bois, pris . tué . ny enlevé aucun gibier, ny contrevenu en aucune manière aux ordonnances sur le fait des chasses et plaisirs de Sa Majesté . et en cas de contravention faire les procès-verbaux en bonne forme .»

Ils avaient aussi un rôle en matière d’Eaux et Forêts. « En dehors des ventes ordinaires, l’entretien des bois se faisait sous la direction des gardes généraux, pour tous les travaux de recépage, essouchage, échenillage ; ils étaient chargés de l’exploitation des chablis, bois morts, ainsi que de petites coupes qui échappaient aux ventes. »

« Les gages du simple garde restèrent fixés jusqu’à la Révolution à 25 sols par jour pour les gardes à pied (460 livres par an), 35 sols pour les gardes à cheval (640 livres) . Mais un supplément leur était payé sur le budget des chasses, de 40 à 100 livres en 1788 ; et les plus anciens touchaient une prime dite des « Eaux et Forêts ‘ qui montait à 150 livres . Plus, pour tous, des fournitures en nature : trois cordes de bois, cinq cents fagots à la veille de la Révolution qui pouvaient équivaloir à plus de 200 livres en argent . Cela faisait un revenu global de plus de 1 000 livres pour un garde à cheval en fin de carrière. » Je n’ai pas trouvé de données pour le XVIIe siècle mais ces chiffres donnent une idée de ce qu’a pu gagner Jean.

Je peux même m’imaginer mon ancêtre qui devait avoir fière allure avec ce costume qui leur était fourni. « Les gardes étaient habillés et logés. L’habit était renouvelé tous les deux ans ; il était bleu avec parements et collets écarlates, la culotte de même, les guêtres de coutil blanc, la veste de drap écarlate ; par dessus, la bandoulière, au bout de laquelle étaient gravées les armes royales, et un ceinturon en buffle ; sur la tête, un chapeau galonné « demi-castor, bordé d’argent ». Les gardes avaient droit aussi à des surtouts et à des manteaux ; ceux-ci étaient de drap bleu, avec un écusson de soie brodé, ils n’étaient renouvelés que tous les sept ans. Les gardes à cheval recevaient pour mettre sur leurs montures une paire de paniers couverts de veau noir, une plaque de fer numérotée à leur nom, et sous la selle une croupière de drap bleu, galonnée d’argent pour les gardes généraux. »

Le Roi ne cessait de vouloir étendre ses territoires de chasse au grand dam des villageois.

Cet article sur « Les Capitaineries royales de chasse en Brie », explique bien les conséquences de ces décisions royales. « Toutes les paroisses où se trouvent des Capitaineries sont soumises aux vexations et à la peur. La plupart des habitants sont soumis à la ruine et à la désolation. Grâce à une surveillance de tous les instants, le gibier, gros et petit, pullule au point qu’on ne peut plus faire de récoltes car tout est saccagé, tous les jeunes plants sont rongés, dévorés. Le peu qui reste n’est plus rentable. Des plaines entières sont laissées à l’abandon. Des villages et des fermes sont désertés ; les terres ne sont presque plus louées, sinon à des prix dérisoires, car elles ont perdu de leur valeur. » En 1788, on écrivait dans un livre intitulé « Des Capitaineries, et en particulier de celle de Fontainebleau » : « Les Capitaineries sont de tous les fléaux le plus dangereux, puisqu’elles stérilisent les propriétés qui ont le malheur d’être dans leurs enclaves. C’est un fléau perpétuel, cent fois pire que la guerre, ou la famine, etc. ».

Greffier en la justice de Châtillon

Extrait de la « Carte topographique des Environs de Paris / d’après la Carte des chasses du Roi », par Adrien-Hubert Brué (1786-1832) – BnF

Après leur déménagement à Châtillon, de 1650 à 1655, Jean DELAROCQUE change de métier. Il est dit greffier en la justice de ce lieu, en 1658, greffier et tabellion en ce lieu et sur le partage de la succession, lieutenant en la Justice du Plessis Piquet.

La seigneurie de Châtillon qui avait haute, basse et moyenne justice, dépendait de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés jusqu’en 1597, où elle la vend à noble homme Jean TARDIEU, seigneur du Mesnil, c’est donc pour un de ses descendants que Jean était greffier du lieutenant criminel. Il s’agit de Haut et puissant seigneur messire Jacques TARDIEU, conseiller du Roy en ses conseils d’État et privés, lieutenant criminel de la ville, prévôté et vicomté de Paris, seigneur de ce lieu et autres qui est parrain de son fils Jacques, le 14 mai 1658.

J’ai trouvé beaucoup d’éléments sur cette profession, dans un article très intéressant de Fabrice Mauclair, de l’Ecole Nationale des Chartes, sur les « Greffes et greffiers des justices seigneuriales au XVIIIe siècle « . « Les greffiers sont des personnages clés au sein de tous les tribunaux. Sous l’Ancien Régime, leurs attributions sont très larges. Ce sont d’abord des « scribes dont le principal emploi est d’écrire les ordonnances, appointements et jugements qui sont prononcés par les juges et de les expédier et délivrer aux parties ». Il doivent donc, de manière générale, rédiger tous les actes nécessaires à l’administration de la justice civile et criminelle. Mais leur tâche ne s’arrête pas là puisqu’ils sont aussi les « dépositaires des registres et des expéditions de justice ». Ils sont donc à la fois des secrétaires et des archivistes. » Les greffiers seigneuriaux, comme l’était Jean, avaient un prestige moindre que leurs homologues des tribunaux royaux.

« Alors que dans les justices royales les greffiers sont propriétaires de leurs offices, la situation est beaucoup plus compliquée dans les justices seigneuriales. À la fin de l’Ancien Régime, il existe deux voies principales pour devenir « greffier en chef » d’une justice seigneuriale, selon le statut juridique attaché au greffe. Lorsque le greffe est la propriété pleine et entière du seigneur, le greffier ordinaire peut être nommé suivant une procédure classique qui commence par l’obtention de lettres de provision. Mais, bien souvent, ces lettres ne sont même pas nécessaires ; un bail à ferme conclu avec le seigneur ou avec son fermier général suffit généralement pour entrer en possession d’un greffe seigneurial. La prise de possession d’un greffe d’une justice seigneuriale peut certes se faire contre le versement de sommes relativement modiques, soit quelques dizaines de livres chaque année mais dès que l’on atteint le stade des moyennes ou des grandes justices seigneuriales, le preneur du greffe est contraint de verser plusieurs centaines de livres par an. »

« Même s’il est possible de rencontrer des situations extrêmement contrastées (le monde des justices seigneuriales est d’une infinie variété), il est évident que les sommes exigées pour exercer un greffe seigneurial sont rarement à la portée du premier venu. Le plus souvent, les preneurs des greffes des justices seigneuriales devaient avoir une bonne assise financière. Cela suppose donc qu’ils appartenaient à un milieu social plutôt favorisé. Ainsi, dans les bourgs et les villages, où sont situées la grande majorité des justices seigneuriales, les greffiers seigneuriaux appartiennent le plus souvent au groupe des petits notables. Le cumul des charges (beaucoup de greffiers seigneuriaux sont également notaires et/ou procureurs postulants) est une pratique habituelle chez les greffiers seigneuriaux », comme on le voit pout Jean DELAROCQUE, à la fin de sa carrière.

Mais tant lors de son inhumation le 7 octobre 1675, dans l’église de Fontenay-aux-Roses, que sur l’inventaire après décès de sa femme, en 1691, il est toujours dit garde des plaisirs du roi en la Varenne du Louvre et sa profession de greffier n’est pas mentionnée.

Cela m’avait étonné mais j’ai lu qu’en général, les gardes restaient en fonction jusqu’à la fin de leur vie quand bien même, ils n’étaient plus aptes à ce travail. À condition bien sûr que les services soient jugés satisfaisant.

J’ai noté aussi que le plus souvent, on était garde de père en fils. Ce ne fut le cas pour aucun des siens. Par contre, il est fort possible que l’un de ses jeunes beaux-frères est repris cette fonction. En effet Girard PAPIN, marié avec Marie JUBIN, le 21 février 1656, avec laquelle il a eu quatorze enfants, est dit sur plusieurs de leurs actes de naissance, marchand boulanger et le 27 mai 1674, sa profession n’est pas indiquée, mais on voit apparaître, Jean MOULIN, garde des plaisirs de sa majesté, parrain de sa fille Françoise. Et le 28 juillet 1676, au baptême de sa dernière fille, c’est lui qui est dit garde des plaisirs de sa majesté et le parrain, Antoine DUCHESNE est sous-lieutenant des chasses et plaisirs de sa majesté, sans doute son supérieur. Et comme par hasard, il y a eu entre ces deux baptêmes, le décès de son beau-frère, Jean DELAROCQUE dont il a peut-être bien repris la charge.

Quelle était leur fortune ?

Il y a eu un inventaire après le décès de Jean DELAROCQUE, fait par Armand JUBE tabellion à Fontenay-aux-Roses en la justice de saint-Jean-de-Latran et clos en justice le 28/10/1680. J’aurai bien aimé le consulter mais pas sûr que j’y arrive, n’ayant pas trouvé à quelle étude, ce tabellion est rattaché. De l’acte de « partage et également » de 1695, j’apprends que la succession totale se monte à 20 184 livres dont la moitié provient de la succession de Jean et l’autre de la succession de Denise. Sont rapportées dans cette somme, les avances d’hoirie, que les enfants ont touchées lors des contrats de mariage ou autres aides. La part restante à partager en cinq lots égaux est d’une valeur de 1 811 livres, pour chacun. Parmi ces lots, j’ai pu en extraire qu’ils possédaient trois maisons à Fontenay-aux-Roses, l’une estimée 800 livres, la seconde 600 et la dernière 480 et la moitié d’une maison à Chastres (ancien nom d’Arpajon) en indivis avec Jean PAPIN, estimée 400 livres. Ils avaient aussi des arpents de terre à Fontenay, Sceaux, Bagneux, Chastres et Clamart pour une valeur totale de 2312 livres. Cela me permet de penser que les deux familles étaient à l’origine des cultivateurs, sur Fontenay-aux-Roses pour Jean et sur Chastre (Arpajon) pour Denise.

Sources

Jacques HILLAIRET, « Dictionnaire historique des rues de Paris, tome 2 »

« Greffes et greffiers des justices seigneuriales au XVIIIe siècle », Fabrice Mauclair, Ecole Nationale des Chartes

« Gardes forestiers et gardes-chasse du roi à Versailles : approche d’un milieu social », V. Maroteaux

« Bailliage et capitainerie royale de la Varenne du Louvre », France Archives

Cartes des chasses du Roi, Institut Paris Régions

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