
Dans le cadre du Généathème de ce mois, j’ai choisi de parler de ce grand-oncle, frère de ma grand-mère paternelle, Constance Victorine QUINTON. Mon père parlait peu de sa famille en Mayenne et je pense qu’il a rarement eu l’occasion de rencontrer son oncle. Ce thème a été pour moi l’occasion de glaner toutes les petites traces que je pouvais trouver sur sa vie et sur ceux qu’il a côtoyés pour mieux lui faire sa place dans mes pensées.
Constant François QUINTON est né, le 28 septembre 1884, à Colombiers (devenu Colombiers-du-Plessis en 1919) petit village du nord de la Mayenne, fils de Constant François et de Ténestine Louise BRIERE dont j’ai raconté la vie ici. Il est le cinquième des six enfants de la fratrie et le seul garçon. Mais je ne sais pas s’il a connu sa sœur aînée, Ténestine Marie, car j’ai perdu sa trace entre le recensement de 1881 et celui de 1886 où elle n’est plus dans la commune. La seconde, Marie Louise, n’y est déjà plus en 1891, mais je la suis à son mariage en 1896, à Laval et en 1908, quand sa famille s’installe à Vitry-sur-Seine. Celle qui le précède est ma grand-mère qui elle aussi est partie jeune, comme bonne à Paris, avant 1893. Quant à Virginie Marie, née juste avant lui et la petite dernière, Marcelline Marie, elles ont eu, toutes les deux, une vie bien éphémère, 23 jours pour l’une et 22 mois pour l’autre. Il n’a donc pas vraiment connu la vie chaleureuse d’une famille nombreuse. Et son enfance, marquée par ces chagrins et ces départs, n’a en outre, pas dû toujours être facile, avec sa maman qui buvait.

Au recensement de 1901, il a alors 17 ans, il n’est plus chez ses parents, sans doute déjà depuis plusieurs années. Mais il est toujours à Colombiers où je l’ai retrouvé, au hameau Beauchêne, domestique chez Victor BARRE et Augustine LANDAIS, cultivateurs.

Ensuite, l’essentiel de ce que j’ai pu découvrir sur lui, provient de sa fiche matricule. Je peux l’imaginer un peu grâce au signalement et à la seule carte que j’ai de lui, écrite à ma grand-mère, lors de son service militaire, en 1905. Il est le quatrième, debout, en partant de la gauche.




C’est la seule trace, au dos de la carte, que j’ai de son écriture et de sa signature. Son écriture affirmée confirme son degré d’instruction de niveau 3, signifiant qu’il sait lire, écrire et compter et qu’il a donc dû faire toute sa scolarité primaire. L’école était obligatoire, de six à treize ans, depuis la loi Jules Ferry, du 16 juin 1881.
À l’issue du conseil de révision, il est déclaré « propre au service » et le « certificat de bonne conduite » lui est accordé. Mais par la suite, sa santé n’est pas brillante. Le 7 janvier 1907, il est réformé par la Commission spéciale de Mayenne pour « adénite chronique spécifique ». J’ai bien sûr cherché ce que cela pouvait signifier. On parle d’adénite ou d’adénopathie cervicale pour qualifier l’augmentation volumique des ganglions situés au niveau du cou. Ce type de phénomène est généralement consécutif à une infection virale puisque le système ganglionnaire constitue un rouage majeur de l’immunité. Je me suis demandé si la cicatrice qu’il a au cou ne serait pas en lien avec des ganglions précédents qui auraient été excisés.
Sur sa fiche matricule, je découvre qu’il a été condamné, le 3 juin 1910, pour « coups et blessures ». Sortie un peu trop arrosée ou dispute qui se termine mal ?

Sur Retronews, j’ai retrouvé les circonstances de cet incident qui s’est passé le 17 avril, relaté dans « La Mayenne », du 22 avril 1710.

On ignore ce qui a pu déclencher la violence de ce règlement de compte entre jeunes. Constant n’aura pas d’autres condamnations par la suite, du moins mentionnées sur sa fiche matricule et je n’ai rien trouvé ultérieurement sur Retronews. Bien sûr, j’ai cherché à savoir qui sont les protagonistes. Cet article m’apprend que Constant est alors domestique, chez un Sieur JAMOTEAU, cultivateur. Il y a trois JAMOTEAU, cultivateurs, qui ont pu être leur employeur, Aimable Louis Victor, né en 1870, César Charles, né en 1873 et Victor Joseph, né en 1874. Les deux derniers sont frères. Je pencherai pour que ce soit chez Victor Joseph que Constant travaille car ils ont un lien familial. Celui-ci est cousin par alliance du père de Constant. En effet il a épousé Marie Modeste BAILLEUL, fille de François BAILLEUL, second mari de Marie Françoise FORTIN qui a épousé en première noce, Julien QUITON, tous deux grands-parents de Constant.
J’ai bien identifié aussi Joseph BOITTIN, complice de Constant dans la bagarre. Il est né en 1875, fils de Joseph et de Adèle Françoise BRIELLE. Je n’ai aucun doute qu’il s’agit de lui car il y a exactement la même mention de condamnation que Constant sur sa fiche matricule. Il se marie le 31 juillet 1910 avec Clémentine Aurélie MOTTET. Constant a-t-il été à la noce, de son collègue ? Quant à la victime , il pourrait s’agir de Michel Constant François BOITTIN, né en 1881, fils de Michel Mathurin et de Constance Joséphine COURTIN. En effet, celui-ci se marie le 15 mai 1910 avec Marie Louise Françoise LOCHU, donc peu après la bagarre. Son ami LOCHU, cité dans l’article est peut-être un frère ou cousin de sa promise.
J’ai bien sûr cherché à savoir si Constant est resté plusieurs années chez JAMOTEAU. Et bien non, ni lui, ni les deux autres ne sont encore domestiques, chez l’un des JAMOTEAU, sur le recensement de 1911. Sont-ils partis, de leur plein gré, chercher du travail ailleurs ou bien est-ce leur patron qui n’a pas voulu poursuivre avec ces domestiques bagarreurs ? C’est au Bourg de Colombiers que je retrouve Constant où il est domestique chez Jean RONDEAU, marchand de bestiaux, son patron. Le père de celui-ci, âgé de 85 ans vit avec eux.

Est-il resté plusieurs années, chez ce dernier ? J’ai une carte, envoyée de Colombiers, par ma grand-mère à mon grand-père, resté à Paris. Cette carte n’est pas datée mais se situe entre 1911, naissance de mon père dont elle parle et la mobilisation en 1914, puisque mon grand-père est chez eux à Paris. Ma grand-mère écrit qu’elle a vu son frère.

Quand la guerre éclate, Constant est rappelé au 130e Régiment d’Infanterie mais pour la même raison qu’en 1907, il est exempté, par décision du Conseil de révision de la Mayenne, du 11 décembre 1914. Et il est classé « service auxiliaire », le 29 mars 1917, toujours pour « adénite cervicale ».
Mais l’armée a besoin de bras et le 15 mai 1917, il « passe au 117e Régiment d’Infanterie, dans les services auxiliaires » et « est déclaré apte à faire campagne contre l’Allemagne, par la Commission de réforme du Mans, le 9 octobre 1917« . Il « passe au 26e Régiment d’Infanterie le 16 novembre 1918 jusqu’au 20 mars 1919 » et ensuite « dans la réserve de l’armée territoriale, classé sans affectation le 1er avril 1927« . Au moins, ses soucis de santé dont j’espère qu’il ne souffrait pas trop, lui auront évité de vivre, au front, les horreurs de la guerre, comme son beau-frère, Désiré FRERET qui y a laissé la vie.
J’espérais le trouver sur la photo de mariage de Eugène HUSSON et Germaine RABIER, prise à Ivry-sur-Seine, le 28 mai 1925. Germaine RABIER est sa nièce, fille de Marie Louise QUINTON et de Armand RABIER et j’apprendrai plus tard qu’il était son parrain. Mais je n’ai pas identifié quelqu’un qui ressemble à sa photo de soldat. Il a sûrement été invité, comme mon père, présent derrière le marié. Alors est-il malade, cette année-là, ou ne se sent-il pas à l’aise pour participer à la noce ? Je me suis posé la même question pour ma grand-mère qui n’est pas non plus sur la photo, alors qu’elle est la marraine de Germaine, elle-même, marraine de mon père et dont elle semble proche.

Puis les adresses sur sa fiche matricule, me permettent de le suivre à partir de 1927. Je le retrouve successivement dans plusieurs villages voisins, à une vingtaine de kilomètres de Colombiers.
Le 3 avril 1927, il est à Cigné, au hameau de Vienne. Le 9 mai 1928, on le retrouve à Chantrigné, à la Durandière et le 3 novembre 1928, il est à Niort-la-Fontaine, au hameau du Bignon, chez LAUNAY. Sans doute y travaillait-il toujours comme domestique ou ouvrier agricole.

J’ai trouvé, sur Geneanet, Armand Modeste LAUNAY, cultivateur à Bignon qui aurait pu être son employeur mais celui-ci n’est plus à Bignon, sur les recensements de 1926 et les suivants. Par contre il y a un Patrice DELAUNAY, fermier qui a des domestiques. Est-ce lui ? Si c’est le cas, Constant François n’est pas sur les recensement de 1931 et 1936. Il n’a donc pas dû rester plusieurs années, dans ce village.
Après 1928, je le perds donc de vue. Dans sa famille, les décès s’enchaînent. Son père, Constant François, était déjà décédé le 18 juin 1915, à Colombiers. J’ignore si Constant avait pu assister à son enterrement. Sa mère, Ténestine BRIERE s’éteint le 6 mars 1928, à Gorron, à une adresse où il y a maintenant un EPHAD. Sa sœur Marie Louise, mère de sa filleule, Germaine, décède, le 10 janvier 1933, à Vitry-sur-Seine et ma grand-mère, le 10 septembre 1945, à Paris. Ce dernier décès ayant eu lieu, en pleine guerre, je ne sais s’il a été informé à temps et je doute qu’il ait pu venir à l’enterrement, mais il est mentionné sur le faire-part de décès.

Il ne lui reste donc comme famille, que sa nièce, Germaine RABIER et son neveu, Jean FRERET, mon père. Mais je n’ai trouvé aucune carte écrite par lui dans celles, précieusement gardées. Communiquait-il ses changements d’adresse ? J’en doute et puis la guerre ne facilitait pas les rencontres, surtout pour mon père dont la maman était très malade et aveugle. Je n’ai hélas pas de photos de groupe pour le mariage de mes parents, en 1944, mais je doute qu’il soit venu. Voyait-il, de temps en temps sa filleule et son époux qui me paraissent très sympathiques, ici avec ma grand-mère ? Je n’ai aucun souvenir de les avoir rencontrés, enfant, alors qu’ils vivaient en région parisienne. Elle aurait sûrement évoqué son parrain avec nous. Germaine est décédée quand j’avais 13 ans. Je n’ai pas connu, non plus, son fils, Jacques Armand HUSSON, né en 1926 et décédé en 1975. J’ignore s’il s’est marié et a eu des enfants.
Qu’est-il devenu ? Hélas, dans les papiers de mon père, j’ai trouvé une bien triste lettre. Elle a été envoyée, le 3 juillet 1946, par une religieuse de l’hôpital de Domfront, dans l’Orne et adressée à Monsieur et Madame HUSSON.
« J’aurai voulu écrire au neveu de Constant QUINTON, décédé à l’Hôpital de Domfront le 24 juin dernier. Ne pouvant pas trouver d’adresse de ce neveu, je me résous à écrire à Mme HUSSON qui me semble être sa filleule, c’est la seule adresse que j’ai pu trouver. Cette dame sera assez aimable de faire passer la lettre à la famille ».

« Ce pauvre Monsieur QUINTON était un bien brave homme mais malade depuis au moins six mois, il faisait de l’urémie et avait des crises de neurasthénie. Il avait une idée fixe, c’était d’en finir avec la vie. Monsieur l’Aumônier et ma Sœur Supérieure le résonnaient, lui remontaient le moral et il repartait.
Mais le 24 juin, trompant la surveillance, il se mit la corde au cou et mourut dans un coin écarté de la maison. Ne le voyant pas arriver au repas de midi, les sœurs du service en eurent le pressentiment, elles le cherchèrent, le trouvèrent en effet mais il avait rendu le dernier soupir.
La sépulture eut lieu 48h après et il eut sa cérémonie religieuse à la chapelle en raison de sa maladie. Espérons que Dieu a eu pitié de son âme. Il est enterré à Domfront. Bien que cette nouvelle soit pénible à recevoir, je crois cependant que vous aimerez mieux savoir la vérité. »
Comment est-il arrivé à cet hôpital de Domfront, vivait-il depuis plusieurs années dans l’Orne, cela restera un mystère ? Voilà tout ce que j’ai pu rassembler sur ce grand-oncle, célibataire, dont la vie, achevée à 62 ans, ne semble pas avoir été des plus heureuses et s’est terminée, dans la souffrance et la solitude. Au moins il a été entouré de bienveillance dans ses derniers jours. Je me suis demandé si ces changements fréquents de lieux, biens que courants pour les domestiques et ouvriers agricoles, et si son célibat étaient liés à ses soucis de santé et à un tempérament dépressif, peut-être depuis longtemps.
À défaut d’avoir pu le connaître et lui témoigner mon affection, j’ai voulu, par cet article lui rendre un dernier hommage, et le faire sortir de l’oubli, en le resituant au cœur de sa famille et de ses connaissances. Il a ainsi pris bien plus de place dans mes pensées.
C’est un bel hommage pour cet homme qui ne semble pas avoir eu une vie facile.
J’aimeJ’aime
La dernière lettre tellement inattendue est terrible .
J’aimeAimé par 1 personne