C’est maintenant au Nord-Est de Paris, à Ménilmontant et Belleville, que nous retrouvons mes ancêtres vignerons. Pour ceux-ci, j’ai la grande chance de cousiner avec Maurice CHAUDRON (1925-2011), maraîcher qui a remonté ses ascendants, tous maraîchers, jusqu’en 1540. Son étude très approfondie a été reprise et analysée, par Françoise BUSSEREAU-PLUNIAN dans son livre « Le temps des Maraîchers Franciliens de François 1er à nos jours ». C’est pour moi un vrai trésor, d’autant qu’on y retrouve beaucoup de transcriptions d’actes, difficiles à lire et bien sûr toutes leurs cotes, aux Archives Nationales. Je n’ai malheureusement pas eu le plaisir de rencontrer ce cousin alors que j’aurai pu, car il a fini sa carrière, repoussé par l’urbanisation, à Massy où j’ai vécu de 1956 à 1975 puis de 2005 à 2014. Enfant, j’ai peut-être mangé ses légumes… Je cousine avec lui sur trois générations de CHAUDRON et sûrement sur d’autres branches.
Ménilmontant et Belleville
Mes plus anciens CHAUDRON sont originaires de Ménilmontant, dont le nom fut écrit durant de nombreuses années Mesnil Mautemps, maison du mauvais temps, puis transformé au XVIe siècle en Mesnil Montant à cause de la pente. Mais ils ont aussi des terres à Charonne.
Ensuite ils dépendaient de la « seigneurie de Belleville, qui va de la ville de Paris aux bourgs de Belleville-sur-Sablon, La Villette-St-Lazare, la Courtille, Pantin ou Les Prés St-Gervais« . Le nom de Belleville apparaît au XVIe siècle, en remplacement de celui de Poitronville, pour désigner le terroir de collines couvertes de vignes appartenant à différentes abbayes parisiennes (Saint-Magloire, Saint Martin, Saint-Denis, Montmartre et Saint-Merry) autour de la ferme de Savies, possession de Saint-Martin-des-Champs. Une paroisse est créée en 1548. Il est précisé sur certains actes Belleville-sur-Sablon, ce qui indique la composition de la terre labourable.

En 1790, deux siècles après l’époque où vécurent mes CHAUDRON, Belleville compte environ 1500 habitants, répartis entre le village de Belleville, le hameau de Ménilmontant et celui de La Courtille. La vigne occupe alors plus de la moitié des terres. Les vignobles parisiens
Les vignobles parisiens
La culture de la vigne profite des conditions topographiques de la région : outre sa cuvette hydrographique composée de la Seine et de ses affluents, l’Île-de-France offre des pentes et versants de vallées aux sols légers dont un grand nombre sont orientés au sud, permettant l’ensoleillement nécessaire au mûrissement des raisins.
C’est durant le Moyen Âge, à partir des années 500, que la culture de la vigne va connaître son essor. Particulièrement grâce à l’Église qui sera le principal producteur des vins d’Île-de-France. À l’époque, deux abbayes sont à la tête des principaux vignobles : au nord les abbayes de Saint-Denis et Saint-Martin et au Sud, l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. On privilégia les cépages blancs tels que le savinien, le rochelle, ou la folle blanche, puis plus tard, d’autres comme le pinot noir, le fromenteau (pinot gris), et le chardonnay provenant de Bourgogne. Ces cépages produisirent des crus renommés, si prisés qu’ils rivalisaient avec les célèbres Bordeaux et Bourgogne. Ces vignobles bénéficiaient d’un soutien royal, qui garantissait leur place sur les tables des nobles et des rois.
Au XIVe siècle, l’augmentation de la population parisienne va stimuler la demande mais également l’offre de vin. Le phénomène s’intensifie au XVIe siècle, la capitale comptait quatre mille tavernes et la consommation populaire s’intensifie entraînant une production privilégiant la quantité et non plus la qualité. On planta des cépages plus rustiques qui produisent de plus gros rendements comme du gouais, un cépage rouge fort en couleur et grossier de goût qui faisait le bonheur des palais populaires ou du gamay. Ce sont des vins, à base de gamay, surnommés Piccolo ou « petit vin », qui créeront le terme péjoratif “picoler”. Ces vins bon marché sont vendus dans les tavernes et les cabarets de la ville. En 1577, le Parlement de Paris promulgue un arrêt majeur concernant le commerce du vin, interdisant aux marchands et cabaretiers parisiens de s’approvisionner en vin dans un rayon de moins de vingt lieues (environ 88 km) autour de la capitale. Cet arrêté était une réponse aux doléances des nobles et bourgeois parisiens, possédant leurs propres vignobles et qui souhaitaient limiter la concurrence des vins de basse qualité, produits localement. L’impact significatif réduit considérablement la demande pour les vins de l’Île-de-France. C’est alors que s’instaure l’habitude de franchir les enceintes de la ville pour boire, notamment à Belleville où on vinifiait la Piquette, un vin jeune, pétillant et populaire et le Guinguet, vin blanc aigrelet, qui donnera son nom aux célèbres guinguettes.
Pierre CHAUDRON, Sosa 14008
C’est mon ancêtre CHAUDRON le plus ancien. Pierre épouse Jehanne DEBILLE. Selon les actes, il est déclaré vigneron, laboureur ou jardinier à Ménilmontant. Ils auront trois enfants, Jehanne, Blaise et Simon et de nombreux petits-enfants, surtout des garçons qui perpétueront le nom. La plus ancienne trace écrite concernant Pierre date de 1540, dans une déclaration en censive faite en « l’an mil cinq cent quarante le lundi cinqieme jour d’avril après Pâques« , sur le terroir de Charonne.
« Pierre Chaudron laboureur demeurant au Mesnil Mautemps déclare qu’il est détenteur et propriétaire d’un arpent six perches de vignes en cinq pièces assis au terroir de Charonne, à savoir un demi arpent au lieu dit Goutte d’Or […] un demi quartier au lieu dit le Clos Rousselin […] un demi quartier au lieu dit la Voye Neufve […] autre demi quartier au lieu dit la Ruelle du Poullet […] dix huit perches au lieu dit l’Accouchée […] l’autre bout à Simon Gousse. Le tout en la censive et justice des religieux abbé de Saint Magloire et Seigneurs de Charonne. »
Son épouse décède avant cet acte du 27 février 1572.
« Jeanne Debille, jadis mère ddts Jehanne et Blaise Chaudron » possèdait « une maison, cour et jardin et lieu adt Ménilmontant et où demeure Pierre Chaudron, père ddts Jehanne et Blaise Chaudron, tenant d’une part la totalité de ldte maison et lieu au seigneur ddt Mesnil, d’autre part aboutissant d’un bout par derrière à Toussaint Tranchet et d’autre bout par devant sur la rue ddt lieu« . Simon, leur plus jeune fils, n’est pas cité dans cet acte. Cette maison où demeure Pierre est vendue entre leurs enfants.
Pierre se remarie avec Jacquette DIVOIRE, originaire de Belleville avec qui il aura quatre enfants, dont l’aîné, Louis, mon ancêtre. L’acte de renonciation à une succession, daté du mercredi 27 février 1608, permet de déduire que Pierre vient de décéder. Ses petites-filles, Geneviève et Anne, issues des enfants de son premier mariage « renoncent aux biens que les femmes eussent pu appréhender de leur mère et de leur père« , en faveur de leur oncle Louis, premier enfant du remariage de Pierre avec Jacquette DIVOIRE, se disant créancier de son père. Cette dernière est décédée en 1612.

Louis l’Aîné CHAUDRON, Sosa 7004
Il est déclaré dans les actes marchand, laboureur, jardinier et vigneron à Belleville. Il se marie en premières noces avec Marie CAUCHOIS (COCHAIS), originaire de Belleville, l’une des quatre enfants d’Alexis COCHAIS, laboureur et de Simone PITHOUIN.
Ils ont cinq enfants : Simon, Pierre, Louis dont je descends, Jean et Jeanne. Dans un acte de 1633, Louis rappelle qu’il a été « baillé en mariage à chacun d’entre eux par leurdit père et laddte femme Cauchois leur mère » des pièces de terre et de vigne. Le couple leur a donné au total environ 12,5 arpents, soit environ 4.5 hectares, en vingt parcelles dont 12 sont sur Belleville et 4 sur La Courtille. Les autres sont proches : La Villette, Pantin et Paris.
Marie décède en 1629 et Louis se remarie avec Marie BORDIER, par contrat passé, le 16 octobre 1629.

« Par-devant les notaires garde-notes du Roi notre Sire au Châtelet de Paris furent présents Louis Chaudron l’aîné, demt à Belleville-sur-Sablon, d’une part et Marie Bordier, vve de feu Simon Bardou de son vivant vigneron, demt au même lieu, d’autre part. » Cet acte est fait en présence des enfants de Louis et de ceux de Marie.
« La future ep. promet d’apporter au futur epx à la veille de leurs epousailles les biens et meubles lui appartenant qui s’en suivent, 2 vaches laitieres estimées entre les parties à 60 livres, 4 muids de vin clair du cru de Belleville de la présente année estimés 60 livres, bagues et joyaux en argent estimés à 120 livres, un lit garni, habits à son usage et deux coffres de bois
[…] et, quant aux autres meubles et ustensiles de cuisine lui appartenant, même les grains en blé et seigle étant en sa grange, elle les quitte et les laisse à disposition de ses enfants.« » » Si elle décède après son époux, « elle aura pendant sa vie dans leur
habitation une chambre dépendant de la maison où il est à présent demt et une étable pour ses vaches ou pour autre bétail et un petit grenier sans en payer par elle autre chose ». Cet acte est signé par Simon CHAUDRON Jacques PITHOUIN, ses futurs beaux-fils, Claude BARDOU, son fils et François BEAUFILS, son gendre. Les futurs époux et Louis le jeune ont dit ne pas savoir écrire.
Marie BORDIER a apporté aussi des terres en labour et des vignes. Le 17 novembre 1629, un bail de location est passé entre Louis et Nicolas LECOUSTEUX, un de mes ancêtres. Louis lui loue « une maison contenant un corps d’hostel, cour, jardin adt Belleville et à la Grande rue en laquelle était naguère demt Marie Bordier à présent femme du ddt Chaudron et 3 arpents et un quartier tant en terre que vignes en plusieurs pièces […] ». Les conditions sont les suivantes : « continuer à sa charge d’entretenir ldte maison de menues réparations […]. Item de labourer ldtes terres et les fumer bien et dûment comme il appartient. Item de labourer et fumer les vignes pendant ldt temps comme vignes de vigneron et en fin de temps rendre le tout en bon état desquelles vignes le preneur sera tenu de mettre par chaque an un quarteron d’échalas et excepté à ldte vigne en friche qu’il sera tenu de faire mettre aucun échalas mais seulement sera tenu d’y faire un labour par chaque an. Item s’est le ldt bailleur réservé par chaque an ldts fruits qui proviennent de 2 arbres faisant partie de ceux qui sont dans le quartier de terre et vigne en friche, à choisir ldts 2 arbres tel qu’il plaira adt bailleur ».
L’acte du 28 décembre 1633, cité plus haut, est le partage des biens propres de Marie CAUCHOIS. Son époux devait en avoir la jouissance mais il semble que les enfants aient voulu aussi en jouir. C’est alors environ 15 arpents, soit à peu près 5 hectares de terre qui sont partagés entre les cinq enfants.

Et par acte du 16 septembre 1641, Louis fait un partage volontaire de ses biens (terres et maisons) entre ses héritiers, se conservant ses biens mobiliers et ses rentes. Sont ainsi inventoriées trente-quatre pièces de terres, situées en majorité sur la Courtille et Belleville. Chaque pièce est décrite avec précision, la surface est mentionnée ainsi que le voisinage : les noms des propriétaires attenants, chemins y menant… Leur nature est aussi indiquée : pièce en bois taillis, terres à vignes et les autres terres dont certaines sont en pré ou en sablon. Aucun détail de culture n’est donné, mais l’estimation a dû se faire aussi en fonction de la potentialité de culture. Tous ses biens sont constitués en cinq lots (terres et maisons) de valeur équivalente qui sont répartis, par tirage au sort entre les enfants. Louis lègue ainsi à ses enfants 19,5 arpents, soit environ 7 ha de terres.
Il décède un an après ce partage car le 17 septembre 1642, il fait son testament puis, le 25 septembre 1642, un inventaire après décès est dressé. Dans cet inventaire, se trouvent ces nombreux titres et papiers. Il me reste à le consulter et tenter d’en extraire d’autres informations.

Il serait trop long de poursuivre avec mes deux derniers porteurs du patronyme CHAUDRON, Louis qui est dit marchand et laboureur, époux de Blanche BARDOU et père de Catherine, mariée avec Denis GOUSSE, vigneron à Belleville.
En conclusion : des propriétaires terriens
Un acte provenant du terrier de la Courtille et Belleville de 1624 à 1647, permet de confirmer que les CHAUDRON possèdent de nombreuses terres. Ils passent souvent chez le notaire pour acheter, vendre, échanger ou louer des parcelles.
Ils sont déclarés laboureurs, vignerons, jardiniers et marchands. Le temps des travaux habituels, ils sont laboureurs sur de grandes parcelles. Et ils s‘adonnent aussi à d’autres activités sur de plus petites parcelles plantées en vignes ou des jardins entourant leurs maisons. De plus, à celles de laboureurs et vignerons, ils ajoutent souvent une activité de commerce : marchands de bestiaux, de vins ou cabaretiers. Les épouses et les membres par alliance exercent, pour la plupart, les mêmes métiers.
Sources
« Le temps des Maraîchers Franciliens de François 1er à nos jours », par Françoise BUSSEREAU-PLUNIAN, Editions L’Harmattan
Belleville et Charonne, Atlas Historique de Paris

C’est fabuleux, cette source qui te permet de remonter aussi loin dans le temps. J’ai les yeux qui pétillent – comme un gaillac perlé. ^^
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