P comme… Pressoirs

La plupart des vignerons ne possèdent pas de pressoir car le pressoir appartient au seigneur ou à l’abbaye qui y exerce son droit de banalité comme il y a une banalité du four et du moulin. Avec la Révolution française et la suppression des droits seigneuriaux, on verra les pressoirs pénétrer dans les celliers au XIXème siècle, mais on verra aussi des entrepreneurs de pressurage s’installer dans les villages au moment des vendanges., ces pratiques différant suivant la taille des exploitations, les régions, l’évolution technique. (1)

Généralement, le pressoir est un instrument énorme que seul un puissant peut édifier et entretenir. les comptes des abbayes sont remplis des dépenses effectuées pour la construction des pressoirs, surtout quand ces abbayes, seigneurs des paroisses, exerçaient à leur profit le droit de banalité. Au deux derniers siècles de l’Ancien Régime, Le pressoir le plus répandu est le pressoir à levier qui a d’ailleurs fonctionné jusqu’en plein XXe siècle. (1)

Pressoir à levier – Encyclopédie Diderot et d’Alembert – Agriculture – Gallica-BNF

Le pressoir à levier est composé d’une table carrée, la maie ou huche, de deux à quatre mètres de côté, montée sur un bâti à un mètre ou un mètre cinquante au-dessus du sol. Cette maie sur laquelle vont être déposés les raisins foulés, est légèrement inclinée de façon à permettre l’écoulement du jus ; une rigole en fait le tour qui s’ouvre sur un petit côté par un petit canal déversoir, la goulotte. C’est sous la goulotte qu’est placé le cuveau qui reçoit le vin qui s’écoule. La maie est ceinturée par quatre montants verticaux (les jumelles) qui soutiennent l’arbre, ou levier, dont une extrémité repose sur une traverse arrière, tandis que l’autre extrémité est reliée à une vis souvent faite de bois de cormier. Ce levier, qui peut mesurer dix mètres de long, est la pièce maîtresse du pressoir. Il est formé de deux ou quatre poutres liées ensemble et pèse plusieurs tonnes. C’est lui qui va peser sur la masse des raisins répartis sur la maie, par l’intermédiaire de madriers disposés sur la masse à pressurer. Pour cela, le levier de bois, grâce à un écrou de bois fixé à son extrémité est en prise avec la vis, de bois aussi, qui la traverse. Cette vis est associée à une énorme roue horizontale de deux à trois mètres de diamètre située à un mètre environ au-dessus du sol. Grâce à des tenons qui sont fixés sur sa jante, une douzaine d’hommes peuvent la manœuvrer. Pour ne pas remonter, cette vis est ancrée dans le sol. (1)

Le pressoir de Denis GOUSSE

Nous avions vu dans son inventaire après décès que Denis GOUSSE avait un petit pressoir dans sa foulerie mais j’ai découvert qu’il en a fait construire un grand, sous un hangar, dans sa Cour, le 30 novembre 1683, suivant le marché passé avec Jean BOUCAULT, charpentier. Mais curieusement je n’ai pas trouvé trace de ce grand pressoir dans son inventaire, le 28 mars 1722.

AN – MC/ET/XXXVII/21

Jean BOUCAULT charpentier promet de « construire sous un engard dans la Cour de la maison dud. GOUSSE lequel pressoir sera composé de sept pieds entre les deux jumelles [32,4 x 8 =226, 8 cm] de longueur et de haulteur et largeur suffisantes et pour la huche sera faicte de mesme de quatre pieds et demy de longueur et de quatre pieds [32,4 x 4,5 = 145,8 cm] de large et pour cet effect led. Denis GOUSSE fournira tout le bois qu’il conviendra et autres choses necessaires pour la construction d’iceluy pressoir sans que led. Jean BOUCAULT soit tenu de fournir autre chose que les outils et la peine des ouvriers a commencer de travailler auxdicts ouvrages lundy prochain et iceux continuer avecq nombre d’ouvriers suffisants sans discontinuer jusques a la perfection. » Le pressoir est donc construit chez Denis GOUSSE et j’ai noté une précision qui m’a amusée vers vers la fin « sans que led. BOUCAULT n’emporte ni copeaux ni bouts de bois ». Un sou c’est un sou ! Le contrat est signé « moyennant la somme de quatre vingt deux livres tournois. »

Il n’est pas question dans le marché de la pièce maîtresse, l’arbre à levier, l’arbre. Mais je me dis que finalement ce ne sont que des poutres liées ensemble qui ne demandent pas un travail de charpenterie et comme Denis GOUSSE fournit le bois, il doit avoir ces poutres déjà chez lui. Par contre, il n’est pas non plus question de la grosse vis et de la roue qui devait être aussi l’œuvre d’un menuisier et/ou d’un charron en ce qui concerne la roue.

Le pressoir de Louis CHAUDRON

Il y a un autre pressoir qui a laissé des traces dans les archives, du notaire ROUVEAU. Je n’ai malheureusement pas trouvé l’acte à la cote indiquée. Ce marché de construction d’un pressoir, le 21 avril 1690, a sûrement été conclus par Louis CHAUDRON (1625-1697), un demi-frère de mes ancêtres, fils de Pierre CHAUDRON, issu du premier mariage de mon ancêtre, Simonne LECOUSTEUX et époux de Barbe GOUSSE. Ce Louis CHAUDRON est très riche et cela se ressent dans sa demande que son futur pressoir soit de « la même grandeur que celui des religieux de Belleville » et il insiste « le bois sera de pareille épaisseur et force que celui des religieux ». Son pressoir semble pour lui, tout autant qu’un outil fonctionnel, une marque de prestige montrant sa richesse mais peut-être aussi une « rébellion » contre les droits de banalité des ecclésiastiques. Denis GOUSSE avait déjà fait le sien avant mais là on sent qu’il veut aller un cran au-dessus. Son pressoir à l’air aussi plus sophistiqué avec « ses 6 à 7 poulies » et il emploie aussi des éléments en fer.

« Furent présents Jacques BERTRAND, charron et charpentier, demt à Bagnolet, à présent à Belleville, lequel promet et s’oblige envers honnête personne Louis CHAUDRON, laboureur demt adt Belleville, ce acceptant de faire et parfaire par ldt BERTRAND adt CHAUDRON un pressoir à presser le vin et fournir le tout en bois bon et loyale marchandise. Lequel pressoir sera de la même grandeur que celui des religieux ddt Belleville à l’exception de 4 jumelles qui porteront 6 à 7 poulies de gros et le surplus ddt bois sera de pareille épaisseur et force que celui ddts religieux ; et outre que ldt BERTRAND sera tenu seulement de fournir 4 boulons de fer, 4 coins de la huche et 4 boulons qui serviront à tenir les écrous dans les moyeux et, pour le surplus de fer qui conviendra adt pressoir, ldt CHAUDRON les fournira et s’il convient et nécessaire des ferrures aux écrous, ldt Bertrand promet d’en fournir à ses frais. Lequel pressoir ldt BERTRAND promet garantir adt CHAUDRON 1 année et mettre par ldt Bertrand ldt pressoir en place en la maison ddt CHAUDRON dans la quinzaine de juin prochain ».

On voit que cette fois-ci le pressoir n’est pas fabriqué sur place, sans doute aussi parce qu’il comporte des éléments de chaudronnerie et Louis CHAUDRON est bien exigeant, concernant la livraison et la mise en place. Le marché est passé pour « cent cinquante livres […] contenant, en louis d’or, écus et pièces de 30 sols et monnaie, le tout bon et ayant cours, la somme de 60 livres […] 60 livres lorsque le pressoir sera posé et mis en place et 30 livres restant au jour et fête de tous les saints prochain (la Toussaint) et outre ldt Bertrand sera tenu de venir et être présent au 1er marc, que ldt pressoir pressera sans en prétendre aucune chose […] et encore de fournir le transport par ldt Chaudron pour charrier ldt pressoir à Bagnolet dans la maison ddt Chaudron sans en prétendre aucune chose […].

On voit donc qu’il coûte presque le double de celui de Denis GOUSSE mais on ne sait pas sa taille. Mais là encore, il n’est pas question de vis ni de roue. Il se peut que ces deux pressoirs contemporains, soient des pressoirs à levier sans vis. Rudimentaire, ce système est amélioré grâce à l’association du levier et d‘un treuil via une corde. Ce qui expliquerait la présence de poulies dans ce deuxième acte. Ce système restait toutefois délicat d’utilisation, d’où son surnom parfois, de pressoir « casse-cou », surnom issu de la « coue », la corde qui pouvait rompre à chaque instant. Des pressoirs de ce type ont subsisté au Clos de Vougeot, en Bourgogne. (2) Mais toutes les illustrations que j’ai trouvées pour ce lieu présentent des pressoirs à vis et roue.

J’avoue, à vrai dire, ne pas bien comprendre comment tout cela fonctionne si j’en sais un peu plus après avoir écrit cet article. J’aurai été bien curieuse de remonter le temps pour voir mes ancêtres les utiliser…

Sources

(1) « Vins, vignes et vignerons, histoire du vignoble français », Marcel LACHIVER, Fayard

(2) Le pressoir, Le Musée des Berthalais

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