Le « couvrou »

Cet article est écrit dans le cadre du défi #photodumois, proposé, le 10 de chaque mois, par le groupe « Raconter sa Généalogie » pour laisser une photo nous raconter son histoire. Avec cette photo, je reste dans le thème de mon autre défi #52semaines52couplesnormands, et reviens, sur mon dernier article où l’on a fait connaissance avec Jean Baptiste LACHET qui était couvreur en paille.

Maisons aux toits de chaume, hameau du Feugrey – Photo famille LAURENCE

Cette photo a été prise vers 1905, au hameau du Feugrey, aux Moitiers-en-Bauptois et m’a très gentiment été prêtée par la famille LAURENCE, pour l’exposition sur le village dont j’ai précédemment parlé. Je ne sais pas du tout qui sont les personnes qui sont dessus, au vue des tenue de certaines, ce sont sûrement des Parisiens venus rendre visite à leurs parents. Ce qui m’intéressait surtout sur cette photo, ce sont les toits en chaume, caractéristiques de cette région des marais et qui illustrent bien le travail de Jean Baptiste.

À cette époque, le chaume couvrait encore neuf habitations sur dix dans le village. Mais laissons, Paul LELIEVRE, du hameau du Port aux Halley, le dernier couvrou des Moitiers, nous parler, en 1964, de son métier qui était donc aussi celui de Jean Baptiste LACHET, à La Bonneville, de l’autre côté de la Douve. Sa parole a été recueillie par les « Amis du vieux Vindefontaine » et je l’ai complétée par des extraits d’autres documents pour mieux présenter tout le savoir-faire du couvrou.

Le terme de chaume concerne toute toiture végétale faite de paille de blé, de seigle, de jonc, de roseaux…. « La paille de blé ou de seigle qui était destinée aux toitures était battue avec des égards spéciaux. Le fléau l’eut trop brutalisée. Elle était battue à la main sur un chevalet, le chaumoir, afin de séparer le grain des tiges qu’on a choisies longues de préférence, puis ensuite peignée pour débarrasser les mauvaises herbe et les tiges brisées. » On le faisait, poignée par poignée, à l’aide d’un râteau fixé à la verticale, sur une échelle. La paille était ensuite liée en bottes régulières, appelées gluiaux, d’une hauteur variant entre 1,60m à 1,80m. « Un glui devait peser vingt livres. il pouvait aussi être remplacé par du roseau coupé dans le marais, la lèche. On comptait qu’il fallait deux gluiaux au mètre carré de couverture. »

Ceux-ci étaient fixés avec de la ronce. L’année précédente, on avait donc coupé avec le croc à ronces de grandes ronces par bout de 1.30 m. Ébarbées l’hiver à la veillée, les plus grosses étaient fendues en trois avec le fendeus en buis et mises en paquet de cent. Les journaliers en préparaient souvent l’hiver qu’ils vendaient pour un petit revenu supplémentaire.

Paul LELIEVRE, avec ses outils et matériaux pour expliquer son métier – Photo des « Amis du vieux Vindefontaine »

La grande échelle était posée sur le toit et la couverture pouvait commencer, en partant du côté opposé aux vents et aux pluies dominants, au pignon vertical. Avant de couvrir en chaume, le couvreur fixait horizontalement sur la charpente, des branches de noisetier. Puis, « il remplissait d’argile détrempée sa gatte pour en enduire le mur du pignon ». Ceci fait, il plaçait à côté de son échelle, une certaine quantité de gluiaux qui étaient retenus par un dispositif, le valet muni d’un crochet de bois, que le couvrou accrochait aux tiges de noisetiers, au fur et à mesure qu’il montait. « Il disposait les six ou sept gluiaux formant la base d’une montée, les uns contre les autres, en les serrant le plus possible, l’épi vers le haut, en commençant toujours sur sa main droite de bas en haut, les attachant aux branches de noisetier, avec des liens en ronce. » La ronce, enfilée sur une grosse aiguille, était nouée sur le crevon (chevron) puis serrait le chaume avant de passer sur la baguette de noisetier, de retraverser le chaume pour être reprise dans le crevon et ainsi de suite.

Les outils du couvreur en chaume –
Cercle généalogique du Pays de Caux Seine-Maritime

On mettait le matériau de couverture en épaisseurs de 30 cm environ. Toujours de bas en haut et en suivant l’alignement de son échelle, le couvreur disposait les gluiaux par bandes d’environ 50 cm. « Il restait à tailler la paille avec une faucille de forme spéciale ou avec des ciseaux à tondre » pour qu’elle présente une surface parfaitement plane, sur laquelle, l’eau glisserait sans pénétrer. « Puis il fallait la pérer, la remonter en l’égalisant, avec une sorte de battoir en bois strié, le maillet-cacheresse. L’opération terminée, il enduisait de quelques gattées d’argile sa sablière et attaque une nouvelle montée de la même largeur. »

Quand tout le toit était recouvert de chaume, il restait à faire le capet. « Au faîtage, les gluiaux étaient reliés avec de la terre qui favorisait la naissance d’une végétation fort décorative. » Auparavant, on préparait au sol, une pilée correspondant au faîtage à réaliser (environ 1 m3 pour 6 mètres linéaires de faîtage) en malaxant de l’argile et des fibres (jonc, foin, carex…) avec de l’eau (environ 1/7e du volume). Le couvrou se plaçait à cheval sur le faîtage et mettait en place la terre que lui apportait un serviteur. Celui-ci plaçait sur sa tête une corbeille remplie de mâsse et grimpait à la grande échelle placée sur le toit en gardant usage de ses deux mains. Au fur et à mesure, le couvrou mettait en place des plantes destinées à maintenir la terre grâce à leur réseau radiculaire : des iris, des renoncules, de la joubarbe, des cils de Sibérie…

Au cours de son voyage en Normandie, Victor Hugo, nous les donne à voir : « Le printemps s’en empare, souffle dessus, y mêle mille graines qu’il a pris dans son haleine, et en moins d’un mois, le toit végète, vit et fleurit…, ce sont de belles végétations jaunes, vertes, rouges, admirable ment mêlées pour l’œil… À chaque hoquet de printemps, une chaumière fleurit ».

Cette fois-ci, la toiture était réellement terminée. Cela méritait bien une grande fête bien arrosée… Il se passera au moins une trentaine d’années avant que ne revienne le couvreur. Car c’est en effet le temps que doit durer une bonne toiture en chaume, sans souffrir des intempéries, en garantissant à ceux qu’elle abrite une température fraîche en été et douce en hiver. En réalité, le couvreur revient fréquemment, pour gratter la mousse à l’origine des rétentions d’humidité et procéder à des retouches.

Jean Baptiste LACHET est le seul couvreur en paille, parmi mes ancêtres. Mais il a transmis son métier à son fils, Jean Baptiste qui sera couvreur en paille à La Bonneville, comme son père, puis à Saint-Sauveur-le Vicomte où lui aussi formera son fils Georges Baptiste.

Sources

Les métiers d’autrefois, in la Revue des « Amis du vieux Vindefontaine, N° 2 – 1964

La Normandie ancestrale, par Dr STEPHEN-CHAUVET, Librairie Guénégaud, 1961

Maisons en terre, in Le Viquet N° 93 – 1991

Les couvreurs en chaume ou waretiers, Cercle Généalogique du Pays de Caux Seine Maritime

Le couvrou, Wikimanche

.

2 réflexions sur “Le « couvrou »

Répondre à fancyd1ff994222 Annuler la réponse.