François Dominique BARRAU de Chefdeville et le Palais Bourbon

Dans le cadre du Généathème de ce mois, je vous emmène découvrir l’un des jeunes frères d’un de mes ancêtres parisiens qui a été architecte au XVIIIe siècle.

François Dominique BARRAU de Chefdeville, n’est pas fils de marquis parisiens, comme j’ai pu le lire sur Wikipedia, mais est l’un des sept enfants de mes ancêtres, Dominique BARRAU, maître tailleur et Catherine VIELLAS de la COSTE dont j’ai déjà parlé dans mon article, A comme… rue de l’Arbre Sec. Son père est natif de Toulouse où son nom est toujours écrit BARRAU sans « E ». Il a reçu les mêmes prénoms que son frère aîné dont je descends et est né vers 1725, sûrement dans cette rue où habitaient ses parents à cette époque. Il fait partie des plus jeunes de la fratrie et a treize ans et demi quand son père décède, le 26 avril 1738. Sa mère est nommée tutrice des quatre plus jeunes enfants, âgés de dix-sept à huit ans.

Catherine VIELLAS de la COSTE ne se remarie pas et élève seule ses enfants, leur donnant sûrement une solide éducation car ils auront de belles situations. Tous les trois sont émancipés d’âge, par lettre de la Chancellerie, insinuée le 20 juin 1746.

C’est cette année-là que je le retrouve, dans le recueil des « Procès verbaux de l’Académie Royale d’Architecture« , lors de l’Assemblée de l’Académie, du 19 décembre 1746, mentionné parmi les huit élèves de M. Camus.

Ultérieurement il est élève de Germain Boffrand, professeur de cette même Académie. À cette époque, il s’appelle simplement BARRAU. Il en est de même pour ces deux jeunes frères. Tous les trois ont donné plus tard, un « air noble » à leur nom devenant François Dominique BARRAU de Chefdeville, François BARRAU de la Croix et Guillaume Angélique BARRAU des Rochers. Je ne serai pas surprise que ce soit une idée de leur mère, pour leur faciliter l’accès à des métiers proches de la Cour. François devient officier du Roi et Guillaume Angélique, avocat au Conseil d’état. Je n’ai pas trouvé l’origine des « domaines » pour les deux plus jeunes. Par contre, je sais d’où vient Chefdeville. Le 7 septembre 1726, Dominique BARRAU et son épouse achète le fief de Chefdeville, situé à Clamart, à Jean FAURE, écuyer, Seigneur de St Gengoule et de Chefdeville, mousquetaire du Roi. J’aurai de quoi raconter, dans un futur article, à propos de cet achat.

Quand François Dominique a commencé à se faire un nom, comme architecte, cela lui paraissait sans doute plus respectable, d’adjoindre le nom de ce fief familial à son patronyme.

En 1749, il a 24 ans et remporte le Grand Prix de Rome avec « un temple de la paix, isolé, dans le goût des temples antiques » et obtient en 1751, le brevet d’élève architecte à Rome où il séjournera de 1752 à 1755. Il est estimé de Charles Joseph Natoire, artiste peintre, directeur de l’Académie de France à Rome mais n’obtient pas la prolongation officielle d’une année qu’on lui avait laissé espérer. Il écrit une lettre à Abel François Poisson, Marquis de Marigny, Surintendant des Bâtiments, durant le règne de Louis XIV, en charge de l’entretien et de la rénovation des palais et demeures royales. Il y parle des études qu’il a entreprises, d’après les monuments antiques, vus à Rome et demande à rester jusqu’en février 1756. Il peut y rester, durant l’été, va en automne à Naples, avec le sculpteur, Augustin Pajou puis visite le reste de l’Italie avec le peintre Louis Silvestre fils. Il rentre à Paris, sans doute durant l’été 1756. (1)

Revenu à Paris, il fait la connaissance d’Ange Laurent Lalive de Jully, introducteur des ambassadeurs et proche de Madame de Pompadour qui souhaite, par le retour à des formes inspirées de l’Antique, renouer avec le Grand style du règne de Louis XIV en réaction contre le style rocaille. Entre son retour et 1758, il aménage pour Ange Laurent Lalive de Jully son cabinet Flamand de la rue de Ménars, dans un style à la Grecque. Vers 1761, il fait des plans et suit les travaux d’aménagement de la maison de Charles-Robert Boutin, Conseiller au Parlement, au coin de la rue Portefoin et de la rue du Temple et a peut-être aussi conçu certains des premiers pavillons de sa Folie-Boutin. Ce dernier lui demande conseil pour des travaux à Bordeaux et parvient à en faire son inspecteur des bâtiments ; mais pas sûr qu’il soit beaucoup allé sur place. En avril 1762, il fait des plans pour une transformation de la maison de force et la construction à côté d’un hôpital des enfants trouvés. Mais son plan semblait par trop ambitieux. Un extrait de six pages, établi en 1762, énumère les frais qui atteignent 334 519 livres et le total équivaut à une condamnation. Toujours à Bordeaux, il fait aussi des plans pour un projet de la Place Dauphine. Il a aussi travaillé, dès avant 1762, sur les plans de l’église Saint-Nicolas de Nérac. (1)

Il participe également à divers concours publics dont celui organisé pour la reconstruction de l’hôtel des Monnaies et en septembre 1764, à celui lancé par Louis V Joseph de Bourbon-Condé pour l’agrandissement du Palais Bourbon. Cette année-là, celui-ci rachète au roi, le palais et le domaine de sa grand-mère. Édifiés entre 1722 et 1728, ils bordent la Seine et derrière eux s’étend un vaste domaine, bordé par les rues de Bourgogne et de l’Université. Sur cette dernière s’ouvre le portique d’entrée du palais, entouré de deux pavillons. Le Prince de Condé décide de rallier cette entrée et le palais et ses ailes, et d’édifier entre l’hôtel et la rue de l’Université de vastes bâtiments. (1)

Extrait du Plan de Turgot (1739)

Le concours est organisé par Jacques Germain Soufflot. François Dominique le remporte et est nommé architecte du Prince de Condé, courant octobre 1764 (l’acte n’est hélas pas conservé). Il se met aussitôt à l’œuvre et constitue son agence. En tant qu’architecte, il reçoit un traitement fixe de 8 000 l. par an ; sous ses ordres, un contrôleur, Jean Louis Pollevert, à 3 600 l., un inspecteur Claude Billard de Belisard, à 1 500 l., un sous-inspecteur Gigot, à 1 000 l., deux dessinateurs et un commis pour les écritures. (4)

À défaut d’avoir vu son acte de nomination, j’ai retrouvé aux Archives Nationales (2), les devis et marchés, passés, en présence de François Dominique, le 31 janvier 1765, entre le Prince de Condé, et les divers artisans qui vont faire les travaux. Ces devis détaillent et chiffrent précisément ce que chaque artisan s’engage à faire. Voici le début du premier devis concernant l’épinglier, métier qui m’a intriguée.

J’aurai voulu par mon article, rendre hommage – en citant leurs noms et adresses -, aux vingt-cinq maîtres artisans (épinglier, fondeur, entrepreneur de bâtiments, marbriers-sculpteurs, menuisiers, paveur, peintres-doreurs, plombier et fontainier, serruriers, vitriers, charpentier, couvreurs) qui ont passé des marchés avec le Prince de Condé, participant ainsi, dans l’ombre, à cette transformation du Palais Bourbon. Mais cela aurait trop allongé l’article. Alors j’ai choisi de saisir tous ces artisans comme déclarants de cet acte notarié, sur la page de mon arbre Geneanet, concernant François Dominique BARRAU de Chefdeville. Cela permettra peut-être à des généalogistes de découvrir la profession et/ou l’adresse qu’ils ignoraient d’un de leur ancêtre parisien.

Les travaux commencent très vite. Dès le 15 juin 1765, les fondations sont faites car à cette date, il est question des cintres de caves qui sont construits. Le plan général est donc inscrit dans le sol. Mais le 29 juin 1765… François Dominique décède brutalement. Est-ce un accident ou a-t-il contracté une maladie ? Rien ne l’indique dans les documents que j’ai pu lire. Je n’ai pas trouvé son acte de sépulture, mais un extrait des registres mortuaires se trouve dans un carton à Chantilly (3). Il est inhumé, en l’église Saint-Germain-l’Auxerrois le 30 juin, en présence de ses deux jeunes frères et de son neveu Jacques Antoine ROUVEAU. Il n’a que quarante ans…

Je ne lui ai pas trouvé non plus d’inventaire après décès mais pas sûr qu’il y en ait eu un, car sa mère Catherine VIELLAS de la COSTE est dite seule et unique héritière, François Dominique n’étant pas encore marié. J’avais déjà perçu à travers le suivi de ses projets immobiliers, que sa mère avait un fort tempérament et un bon sens des affaires. En tant qu’héritière, elle fait valoir ses droits et touche 2000 livres, correspondant au trois mois échus au 1er juillet dont elle donne quitus le 9 août. Mais peu après, elle présente une requête. Elle a livré tous les plans, profils, élévations et étendues faits pour parvenir à la construction, mais écrit-elle « mon fils a été occupé avec plusieurs commis pendant plus de dix-huit mois à ces différentes opérations ». En marge de la requête, il est noté qu’« il a travaillé auparavant (avant d’être attaché) et a eu jusqu’à sa mort un travail forcé » ; l’abbé Terray et le secrétaire, qui ont « une très exacte connaissance de tout ce qu’il a fait », proposent un don de 4 000 livres. L’ordonnance est signée en novembre et sa mère donne quitus en mars 1766. Entre temps, elle avait présenté un nouveau mémoire. Les honoraires accordés ont été tout au plus suffisants pour fournir à la dépense, surtout au début d’une entreprise aussi considérable. « Mais outre que le modèle en bois qu’il avait fait exécuter à ses frais qui est encore actuellement dans la Bibliothèque du Prince, et les plans… au nombre de 105 qui ont été remis… ne lui ont pas été payés, il n’a reçu aucun honoraire depuis sa nomination pour le travail considérable qu’il a fait pour les plans relatifs au Luxembourg et pour l’estimation de l’hôtel de Condé pour lesquels objets, il a employé nombre de commis qu’il a payés ». D’où une demande de 3 000 livres au moins car elle est chargée d’une très nombreuse famille. En marge de la requête, on convient qu’il serait juste de lui rembourser des articles qui l’auraient été à son fils s’il eût vécu, mais comme il ne se trouve personne pour certifier les mémoires, on ne peut les faire régler et une ordonnance de mars 1766 accorde 1 000 livres. (1)

J’ai donc ainsi découvert que plus d’une centaine de plans et dessins d’exécution qu’il a réalisés sont conservés au Musée de Condé à Chantilly et à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Les verrai-je un jour ? J’ai aussi appris qu’une maquette en bois a été réalisée, mais sa mère ignore que le menuisier Pinchon est remboursé de divers travaux qui concernent ce modèle ; avant juillet, il livre une table à tréteaux pour étaler le modèle de six pieds de long, il étale sur la table les murs, il continue du 10 juin au 10 juillet la distribution commencée chez François Dominique, rue de l’Arbre Sec. Il tourne soixante colonnes et passe un mois à faire des moulures suivant le profil donné par l’architecte. (1)

Six semaines après le décès de François Dominique, c’est son second, le contrôleur Jean Louis Pollevert qui meurt à son tour ! Le prince de Condé donne la succession du projet à Antoine Matthieu Le Carpentier, né à Rouen en 1709, membre de l’Académie d’Architecture en 1756. Il a déjà bâti de nombreux hôtels, tant à Paris qu’en Province. Claude Billard de Belisard est nommé contrôleur. Antoine Matthieu Le Carpentier décède le 16 juillet 1773 et est remplacé par son contrôleur.(4) Pour mener à son terme la construction, les successeurs ont pu s’appuyer sur les plans réalisés par François Dominique et sur ce modèle en bois.

Le projet qu’il avait conçu comportait des travaux très considérables ; à gauche et à droite de l’avant-cour, les vastes bosquets et les parterres se couvrirent de constructions comportant plusieurs cours et communiquant entre elles par des galeries couvertes ; dans la cour d’honneur, les deux ailes furent allongées et se soudèrent aux bâtiments qui entouraient l’avant-cour ; les façades du palais furent restaurées et reçurent une nouvelle décoration. Pour indiquer l’importance des travaux de construction, dans l’espace de dix années de 1765 à 1774, les entrepreneurs de maçonnerie Claude Martin Goupy – qui a signé le marché en 1765 – et Pierre Louis Lemonnier reçoivent plus de 4 millions de livres ! (4)

Plan aérien du Palais Bourbon et de l’Hôtel de Lassay – Dessin de Jean Louis Pires-Trigo – 1983

Louis V Joseph de Bourbon-Condé ayant émigré après le 14 juillet 1789, le Palais Bourbon fut confisqué en 1791 et déclaré bien national. Il abrita quelques mois une prison (« Maison de la Révolution ») puis, en 1794, la future École Polytechnique avant d’être affecté au Conseil des Cinq-Cents par décret du 18 septembre 1795. Depuis il a été plusieurs fois transformé.

En conclusion

Mon arrière-arrière-…-grand-oncle, à la 9e génération, François Dominique BARRAU de Chefdeville, promis à un bel avenir n’aura donc pas eu le temps de voir se réaliser son grand projet. Sa mère quant à elle, a eu la fierté d’admirer, l’œuvre conçue par son fils, pratiquement achevée quand elle décède, le 27 décembre 1773. Peu d’œuvres de François Dominique sont connues, avec certitude. Plusieurs sont restées à l’état de projet ou sont détruites en grande partie. Sa vie, achevée bien trop tôt, ne lui a pas permis d’exprimer toutes ses aptitudes et sa créativité et de devenir un architecte renommé. Cet article me permet de lui rendre hommage.

Sources

(1) « L’architecte BARREAU de Chefdeville« , communication de François-Georges Pariset in « Bulletin de la Société de l’Histoire de l’art français », 99 p., 1962. J’ai eu la chance d’en trouver un exemplaire d’occasion sur internet.

(2) Archives nationales, MC/ET/XCII/663

(3) Archives de Chantilly, série A C, carton 4 : architectes et entrepreneurs. Source citée par François Georges Pariset.

(4)« Les arts dans la maison de Condé », par Gustave Macon, 1903 – en ligne sur Gallica

(5) « Évolution de l’architecture du Palais Bourbon », Archives Nationales

François Dominique BARREAU de Chefdeville, Wikipedia, article à compléter

2 réflexions sur “François Dominique BARRAU de Chefdeville et le Palais Bourbon

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