Pour ma seconde participation au Challenge AZ, j’ai choisi le thème « Autour du vin » qui vous emmènera dans plusieurs départements viticoles découvrir des ancêtres de mon grand-père maternel. Et c’est par la Gironde, à Cadaujac que le périple démarre…
Cadaujac, au cœur des Graves
Cadaujac se situe dans le canton de La Brède, au Sud-Est de Bordeaux et s’étend sur 6 km entre la Garonne et les vignobles. Le village est au cœur de la région des Graves qui doit son nom à son sol, composé de graves arrachées au relief pyrénéen et déposées il y a des millions d’années par la Garonne au fur et à mesure du retrait de la mer vers l’ouest. Il s’agit de petits cailloux (graviers et galets), souvent mélangés à du sable et de l’argile, qui retiennent la chaleur et sont très prisés par les vignerons. Ces dépôts forment une série de terrasses en pente douce, à mesure qu’on s’éloigne du fleuve.

Ce terroir joue un rôle majeur dans la culture de la vigne. Du XVIe au XVIIIe siècle, se constituèrent de grands domaines attachés à la production de vins de qualité figurant sous le nom commun de « vins de Graves » et considérés comme le vin de Bordeaux par excellence. Ces vignobles se distinguent par une grande diversité de cépages. « L’une des particularités des Graves réside dans l’équilibre qui s’est établi entre les superficies consacrées aux vignobles rouges et blancs secs. Les rouges possèdent une structure corsée et élégante qui permet un bon vieillissement. Leur bouquet finement fumé est particulièrement typé. Les blancs secs, élégants et charnus, sont parmi les meilleurs de Gironde. » Parmi les plus réputés, on retrouve : Cabernet-Sauvignon qui est le plus ancien cépage de Bordeaux et le Merlot pour les vins rouges et Sauvignon Blanc et le Sémillon pour les vins blancs.
Au milieu du XIXe siècle, Cadaujac ressemblait à cela : « Le paysage était composé pour l’essentiel de la juxtaposition des grandes parcelles des domaines et des pièces de centaines, voire de milliers de petits viticulteurs ; ces derniers, habitant hameaux ou villages avaient dessiné sur le sol agraire un ahurissant maillage de lopins de vigne que seule la présence de minuscules jardins jouxtant les maisons venait interrompre. » (1) Un siècle auparavant, le paysage devait être encore plus morcelé, les grandes parcelles étant sûrement moins importantes.
Mon ancêtre Jean AUBAREDE, vigneron
Jean AUBAREDE, mon Sosa 194, est très probablement né le 12 mai 1724, à Cadaujac, fils de feu Jean AUBAREDE et de Anne BERTHOMIEU. Son prénom fréquent laisse un petit doute parce que ses parents ne sont pas mentionnés sur son acte de mariage. C’est par un faisceau d’indices que je détaille sur Geneanet que j’ai déduit sa filiation.
Sa vie commence sous de bien mauvais auspices, son père étant décédé sept jours avant sa naissance. Et lui-même a bien failli ne pas survivre, baptisé dès qu’il a vu le jour, « en cause du danger de mort ou cet enfant paraissait être » et ce n’est que le 31 mai qu’il a pu être porté à l’église, par son parrain Jean LABOUZUN, vigneron et la dite Clère AUSTEINS sûrement l’épouse d’un autre Jean AUBAREDE, charpentier de barriques dont je ne connais pas la filiation.

Il est le dernier et seul garçon de la fratrie. Madeleine est née en 1716 et Marguerite en 1722. Je n’ai pas trouvé de remariage pour sa mère. Elle décède, le 6 janvier 1766, après quarante-deux ans de veuvage, mais je ne sais à quel âge. Elle a eu la joie de voir naître onze des douze petits-enfants que je lui connais mais j’ai bien peur que certains dont je n’ai pas retrouvé trace ensuite, soient morts avant elle.
Jean AUBAREDE se marie le 8 mai 1746 avec Elizabeth MONTUZET.

Cet acte nous révèle que Jean est vigneron de même que Jean VIDEAU, son beau-frère, époux de sa sœur Madeleine. Son père était laboureur et son grand-père paternel, tailleur d’habits. Son grand-père maternel, originaire de Talence, était laboureur.

Les parents d’Elizabeth MONTUZET ne sont pas non plus indiqués mais il est fort plausible qu’elle soit née, le 29 août 1724, dans le village voisin de Martillac, fille de Martin, talonnier et de Marie MARQUET. Parmi les témoins du mariage, Fort MONTUZET, aussi talonnier, métier peu courant, est un bon indice mais je n’ai pas trouvé le lien entre Martin et ce Fort. Ce qui conforte cette filiation, c’est qu’à Martillac, un Jean AUBAREDE marié à Jeanne MONTUZET ont eu, en 1752, une fille Elizabeth, filleule d’Elizabeth MONTUZET. Et un autre Jean AUBAREDE (ou le même remarié) et Magdeleine MONTUZET ont une fille en 1758. Alors des mariages entre deux fratries ? C’est fort possible d’autant qu’il y a très peu de MONTUZET à Martillac. Sur l’acte de naissance d’Elizabeth, ses parents sont dits d’une commune que je crois lire Bruges, au nord de Bordeaux.
Jean AUBAREDE et Elizabeth MONTUZET ont eu cinq enfants dont les naissances s’étalent sur 19 ans.
- Bernard, l’aîné est né à Cadaujac, en 1747 et a eu pour parrain, Bernard MONTUZET, vigneron dont je ne situe pas le lien familial.
- Jean voit le jour en 1749, à Martillac, ce qui renforce la probable filiation d’Elizabeth ; son parrain est son oncle, Jean VIDEAU, vigneron.
- Marguerite dont je descends est aussi née à Martillac, le 26 juillet 1755, portée sur les fonds baptismaux par son oncle Louis PICHARD, laboureur, époux de Marguerite AUBAREDE.
- Jean vient au monde en 1761, de retour à Cadaujac.
- Jean est né en 1766, à Cadaujac.
Si Jean est dit vigneron à son mariage et à la naissance de son premier enfant, il est laboureur aux naissances suivantes. Mais cela ne signifie pas qu’il ne cultive plus la vigne mais sans doute qu’il est plus aisé, qu’il possède ses outils de travail, une charrue et qu’il a pu acquérir peut-être un peu de terre.
Leurs deux derniers enfants sont encore bien jeunes, âgés de sept et douze ans, au décès de leur mère, âgée de quarante-huit ans, le 6 juin 1773 et seulement deux ans de plus, à celui de leur père, parti à cinquante et un ans, le 6 octobre 1775. Je ne sais ce que sont devenus par la suite les quatre garçons.

Sur l’acte de décès, je découvre que Jean est « maisteye a Deluby ». Il s’agit sûrement de la propriété appartenant, au XIXe siècle, à A.Delubes que l’on voit sur le plan parcellaire. C’est le seul acte sur lequel je trouve mention de ce lieu. Depuis quand s’y trouvait-il ? Est-ce que cela lui apportait des moyens de vie supérieurs ? Le métayage, ou bail à moitié, est un bail dans lequel un propriétaire confie à un métayer le soin de cultiver une terre en échange d’une partie de la récolte. Ce dernier donne entre le quart et la moitié de sa production au propriétaire et paît les impôts dans la même proportion mais le propriétaire fournit tout ce qui est nécessaire à l’exploitation.

Cadaujac, village de vignerons
Le curé LACAIRE tient avec précision ses registres paroissiaux. On le sent très impliqué dans la vie de son village et proche de ses paroissiens, écrivant : « j’ai fiancé », « j’ai épousé ». Et pour le bonheur des généalogistes, lors des baptêmes, en plus des parrains et marraines, et bien sûr pour les mariages, il mentionne plusieurs témoins dont il indique le plus souvent la profession. Devant ces précieuses informations, j’ai eu envie de prendre une « photo » du village, en saisissant dans un fichier, tous ces paroissiens, sur une période de dix ans, de mars 1757 à mars 1767, période qui correspond à la pleine activité de mon ancêtre. J’ai ainsi recensé 503 villageois dont le métier était mentionné mais parmi eux, hélas, une seule femme, maîtresse de poste. Un grand merci à l’amie qui m’a transformé la liste en visuels.

« Un vigneron c’est avant tout celui qui travaille la vigne, propriétaire ou non. Il a une qualification, il sait tailler la vigne et l’a appris par « voire faire. » (2) Un propriétaire de vignes n’a pas l’acception de vigneron s’il n’est pas engagé personnellement dans le travail de la terre. Concernant les laboureurs, il s’agit sûrement plus d’une différence de statut social. Un certain nombre d’entre eux devaient aussi être vignerons. Ce qui montre aussi combien toute l’économie de ce village tournait autour de la vigne, ce sont les 32 tonneliers ou charpentiers de barriques et les 9 forgerons qui fabriquaient les tonneaux et les outils des vignerons.
J’ai aussi noté ceux qui signaient mais ce recensement est moins fiable car je me suis basée sur la présence des signatures, plus faciles à comptabiliser que les mentions « ont signé » ou « n’ont pas su signer », plus longues à relever. Sur 503 villageois, 79 signent, soit un peu moins de 16 %. En proportion, ce sont nettement, les artisans qui signent le plus ainsi que les « métiers divers » où j’ai regroupé : 5 marchands sans précision, 3 maîtres d’école, 2 maîtres de poste, 4 postillons, 1 employé du roi, 1 homme d’affaires, 1 métayer et… 1 mendiant. Du côté des marraines, car les femmes témoins sont très rares, j’ai compté 12 signatures mais qui ne figurent pas dans ce visuel qui s’appuie sur les mêmes données que le précédent.

Comment était répartie la propriété des terres ? J’ai lu que, plus que tout autre région, la Gironde rurale était marquée par la prédominance en nombre de la petite exploitation paysanne en faire-valoir directe. Et j’ai trouvé des indications précises pour le milieu du XIXe siècle. « Pour les six communes très viticoles du secteur septentrional des Graves de Bordeaux (Pessac, Gradignan, Cadaujac, Léognan, Martillac, Saint-Médard-d »Eyrans), 257 « gros » propriétaires avaient en moyenne plus de quarante hectares chacun, 674 « petit », un tiers d’hectare (un journal) alors qu’au total près de 1 600 se partageaient plus de 12 000 hectares, donnant une moyenne peu significative de 7 hectares 81 ares. »(1)
Voici une présentation très concrète des différentes situations qu’on put connaître mes ancêtres vignerons, en fonction des terres qu’ils possédaient ou pas. « Pour pouvoir vivre de sa terre et de son travail, sur des vignes communes, le vigneron doit posséder au minimum 1,5 à 2 hectares de vigne. C’est ce qu’il est capable de travailler seul toute l’année, uniquement à bras, sans animal de trait, sans charrue, sans moyen de transport. Avec l’aide de sa famille, il peut faire face aux moments de presse et, en particulier, aux vendanges. Suivant les années, il vend 20 à 40 hectolitres de vin, la quasi-totalité de sa récolte car, trait distinctif du vigneron de jadis, il ne boit pour ainsi dire pas de vin et se contente de la piquette faite avec le marc. Si nulle catastrophe ne vient le toucher, il peut ainsi acheter son grain, son sel, payer ses impôts, faire quelques réparations à la petite maison qu’il possède, renouveler lentement son matériel, dégager au besoin quelques livres de bénéfice pour acheter une petite parcelle disponible. S’il est particulièrement courageux, s’il a des enfants en âge de travailler pour l’aider, il peut louer une ou deux petites parcelles en supplément ou travailler comme vigneron gagé pour le compte d’un bourgeois ou d’une veuve qui ne peuvent pas assurer eux-mêmes leurs façons. Il est à ce niveau d’indépendance qui, avec un peu de chance, peut conduire à une propriété foncière plus étendue (avec 2 à 4 hectares on est déjà bien à l’aise, mais il faut se faire aider par un ouvrier) ou qui, au contraire, si des accidents climatiques surviennent, si la guerre ravage le pays, si le vin ne se vend pas, peut se muer en misère.[…] Au-dessus de 4 à 5 hectares, on est déjà un gros vigneron, surtout si on possède quelques vignes fines. […] Au dessous d’un hectare, c’est pratiquement la misère assurée. Il faut trouver du travail à l’extérieur, soit à tâche, soit comme manouvrier gagé, le prix-faiteur du Médoc, qui perçoit un salaire annuel déterminé par contrat contre la façon d’une certaine superficie de vigne. » (2)
Concernant mes ancêtres, vignerons de Cadaujac et des villages voisins, je n’ai malheureusement aucun acte notarié me permettant de savoir s’ils étaient propriétaires, en tout ou partie, des vignes qu’ils cultivaient. Mais s’ils en avaient c’était sûrement de petites pièces. Je ne descends d’aucun « château » bordelais, propriétaire de crus renommés…
Sources
(1) « Vignobles et vignerons du Bordelais (1850-1950) » , par Philippe ROUDIÉ, Editions du CNRS
(2) « Vins, vignes et vignerons, histoire du vignoble français », par Marcel LARCHIVER, Editions Fayard
Graves (AOC), Wikipedia
Levons le verre pour te souhaiter un bon ChallengeAz 2026 !
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Un article avec non pas un, mais deux camemberts est, selon moi, un article réussi ! Et le camembert s’accorde bien avec un bon vin blanc, donc tout se tient ! ^^
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