Au fil du temps
La rue Isabey est une voie du 16e arrondissement. Elle a été ouverte en 1867, comme rue de pourtour du marché couvert d’Auteuil, construit cette année-là, en remplacement d’un marché de 1826 ; ce marché a été supprimé en 1899. Son nom est celui du peintre miniaturiste Jean-Baptiste ISABEY (1767-1855).

Mes ancêtres qui y demeurèrent
Nous retournons voir dans la famille DUCOURNAU, rencontrée rue Duphot, Alice Marthe Anatolie DUCOURNAU, fille de François et de Rosine Philiberthe PELLETIER, sœur de mon grand-père. Elle est née le 11 août 1883, au 15 rue des Carbonnets à Colombe, dans les Hauts-de-Seine où ses parents ont dû habiter momentanément, puisque leurs enfants précédents et suivants sont nés au 29 avenue de L’Opéra, dans le 1e arrondissement.

Elle épouse, le 28 décembre 1907, à Paris 16e, Pierre Germain GUEULLETTE, né le 21 novembre 1881 à Auxerre, dans l’Yonne, fils de Gaston, avoué, et de Berthe MONON. Pierre est alors employé de commerce et sera plus tard négociant, exportateur.
J’ai dû les rencontrer quand j’étais enfant mais trop peu souvent pour en avoir gardé souvenir et peu de choses m’ont été transmises les concernant. Écrire cet article m’a permis de les découvrir un peu plus.

C’est en 1910, que j’ai connaissance qu’ils habitent 3 rue Isabey, quand Pierre est l’un des témoins de son beau-frère, lors du mariage, le 27 juillet, de mes grands-parents Albert DUCOURNAU et Suzanne LAMBOI. Et grâce à sa fiche matricule, j’apprends qu’ils ont donc vécu à cette adresse du 13 avril 1908 au 5 octobre 1911, avant de déménager 94 rue de La Fontaine. Et cette fiche va me permettre d’en apprendre un peu plus sur Pierre, au travers de son parcours pendant la guerre de 14-18.

Le 22 juillet 1915, il est atteint, en Argonne, d’une brachéo-bronchite par gaz asphyxiants. Le 15 août, il est cité à l’ordre du régiment, au titre de sergent au 4e Régiment d’Infanterie : « s’est signalé par son courage, son sang-froid, son énergie. » Et le 14 septembre 1917, en Champagne, il est atteint par un éclat de grenade au maxillaire inférieur gauche.

Par un échange de courriers entre mon grand-père, sa sœur et son beau-frère, je découvre qu’à la fin de la guerre, Pierre a été hospitalisé à Dijon où Alice l’a rejoint. « Nous sommes ensemble ici, dans l’attente d’une affectation au Creusot, venant en effet d’être reconnu inapte pour deux mois, à part cela peu d’amélioration dans ma vue et toujours quelques crises de dysenterie », signé Pierre, le 4 octobre 1918. Et le 2 décembre, Alice écrit : « Je crois que décidément nous resterons à Dijon jusqu’à la démobilisation ; Pierre ayant un traitement à suivre à l’hôpital. Son œil perdu nous en faisons le sacrifice mais que le mal s’arrête. Mon grand Pierre est très occupé, ne se plaint pas de la fatigue mais ses crises de dysenterie ne disparaissent pas, ses yeux se congestionnent de nouveau […] Je n’ai que mon grand Pierre, pas d’enfant et toute l’affection maternelle que j’aurais pu donner à mes héritiers, je l’ai reportée sur mon grand mari et je voudrais tant le voir guéri. »
Pendant la Première Guerre mondiale, dans les tranchées, les conditions de vie ont été telles que les soldats vivaient continuellement avec leurs excréments et dans des conditions sanitaires épouvantables. L’approvisionnement en eau se faisait à l’aide de bouteilles, mais la quantité de cette eau était tellement insuffisante, que les soldats se la procuraient où ils pouvaient. Cette eau était souvent d’origine douteuse et il y avait encore moins d’eau pour se laver ou se raser. Bien sûr, il a été impossible de faire des études bactériologiques systématiques des cas de diarrhée sanglante. Ainsi, de nombreux cas n’ont-ils pas été rapportés. Mais dès les mois d’août et septembre 1914, de nombreux cas de dysenterie bacillaire ont été admis dans les ambulances. Certains secteurs humides furent les plus touchés : plaines marécageuses de l’Yser, de l’Artois,
forêt de l’Argonne. L’armée allemande à elle seule a recensé plus de 155 000 cas de dysenterie, soit un taux de mortalité de 12%. Si le rapport du nombre d’hommes tués par les armes à feu est établi avec celui des tués par dysenterie dans cette situation, le résultat est de 10 pour 1.
Le 11 mars 1919, il est décoré de la Croix de guerre, étoile de bronze. Au début de la guerre, il était soldat de 2ème classe et a fini la guerre comme Lieutenant, grimpant les échelons les uns après les autres, par sa bravoure.

Et pour ce parcours militaire exemplaire, Pierre sera fait Chevalier de la Légion d’Honneur, par décret du 5 novembre 1928.

Comme Alice l’évoque, avec émotion, dans son courrier, ils n’ont pas eu d’enfant avant la guerre. Pour leur plus grand bonheur, Jean Claude Marcel naît, le 11 mars 1921, à Paris 16e. J’ai entendu ma mère parler de ce cousin mais je n’ai pas souvenir de l’avoir rencontré.
Je sais que Alice et Pierre avaient une maison secondaire qu’ils aimaient beaucoup et où ils allaient souvent à Houlbec-Cocherel, dans le canton de Vernon, département de l’Eure mais je n’ai pas retrouvé à quelle adresse.

Au moment du partage de la succession de François DUCOURNAU, son père, Alice renonce à la succession. Ce n’est qu’une hypothèse de ma part, mais je pense que ce doit être, parce que le couple étant assez aisé et n’ayant qu’un enfant, Alice a fait le choix, par son renoncement, d’augmenter la part de ses frères et sœurs qui en avaient davantage besoin qu’eux. Albert, mon grand-père, redémarrait le cabinet dentaire, Charles était aveugle depuis son enfance, des suites de la coqueluche, Jeanne sortait d’un divorce difficile et la plus jeune, Juliette, n’était pas encore mariée.

Sur cette photo, prise dans le jardin de mes grands-parents à Fleurines. sont présents, de gauche à droite, mon grand-père qui a sûrement déclenché son appareil photo avant de vite venir s’asseoir, comme je l’ai souvent vu faire, ma grand-mère, Pierre, Alice et une femme que je ne connais pas. Et au-dessus, c’est le buste de mon arrière grand-père.

Le 11 juillet 1949, ils marient leur fils, Jean Claude Marcel, avec Alice Hélène MONDELIN, à la mairie du 7e arrondissement. Deux arbres sur Geneanet mentionnent que le couple a eu trois enfants.
Je ne sais quand Pierre décède, ce n’est pas mentionné sur son acte de naissance, mais sûrement avant 1970, car je ne l’ai pas retrouvé sur le site de l’Insee. Alice finit sa vie, à Evreux, le 8 mai 1973, âgée de 88 ans.
Sources
Jacques HILLAIRET, « Dictionnaire historique des rues de Paris, tome 1 »