Nicolas ROUY et Jeanne MARTIN, sosas 136 et 137

Parle-moi de toi, Nicolas…

Je suis né, le 21 octobre 1691, à Carquebut où mes parents, originaires d’Orglandes, habitaient depuis peu. Je suis le second enfant de Siméon ROUY et de Françoise LINET. J’ai une sœur aînée, née à Brévands, mon cadet a vu le jour à Carentan et je ne sais où est né notre benjamin.

Comme tu peux voir, on a un peu la bougeotte dans la famille. Et moi, je suis allé vivre aux Moitiers-en-Bauptois mais c’est à Prétôt que, le 10 octobre 1716, je me suis marié avec Gillette LEBOULANGER, originaire de Vindefontaine.

Nous avons eu deux enfants. Pierre, né le 6 juin 1722, à Vindefontaine et ce petit garçon dont tu n’as trouvé que le décès, le 13 octobre 1720. Le 14 janvier 1741, Pierre a épousé, à Vindefontaine, Jeanne de La CROIX dont la mère, Catherine MOUCHEL, est la sœur d’un de tes ancêtres. Mais auparavant, le 23 décembre 1740, ils sont passés devant le notaire de Picauville pour établir un contrat de mariage. J’étais content pour mon fils, car la future était assez bien dotée et en retour j’ai fait promesse de garder ma succession pour mon fils.

Extrait du contrat de mariage – AD 50 Notariat de Picauville 5 E 10740
Je suis fier de mon fils qui sait mieux écrire que moi.

Mais hélas, j’étais seul à ce mariage, Gilette, ma chère épouse, n’a pas eu la joie d’y assister car elle est décédée, à Vindefontaine, le 22 mai 1740.

Mon fils n’avait plus besoin de moi et je n’avais plus d’attache à Vindefontaine, alors j’ai repris la route et choisi d’aller vers Isigny, quittant ce département que tu appelles la Manche pour le Calvados. Mais cela n’était pas facile, car il fallait traverser la grande zone des marais où la contourner. Heureusement, des travaux importants pour faciliter le passage avaient été réalisés depuis peu.

Extrait de la Carte de Cassigny – Feuille 94 Bayeux-Caen – Gallica

En 1709, l’historien TOUSTAIN de BILLY, de passage à Carentan écrit : « Cette ville est fort petite, ses murailles n’enferment pas plus de quatre ou cinq arpents de terrain. Elle a deux faubourgs, l’un vers le levant et l’autre vers le couchant, le tout assez peuplé. C’est un fameux passage pour aller du Costentin au reste de la province et du royaume, mais ce passage est très dangereux en hiver à cause des eaux. Ces eaux inondent tous les chemins et les marais depuis la dernière maison du faubourg qui est vers le Nord-Ouest jusqu’au pont d’Ouve, c’est-à-dire trois quarts de lieue ; elles ont trois ou quatre pieds de hauteur. On a élevé tout le long de ce chemin un petit mur large de deux pieds et demi [environ 81 cm], sur lequel les gens peuvent marcher et mener leurs chevaux avec de longs licols ; mais c’est toujours en grand danger de tomber dans l’eau, particulièrement lorsque le vent est gros et lorsqu’on rencontre d’autres personnes qui viennent du lieu où l’on va. »

Au début du XVIIIe siècle, un arrêté du Conseil du Roi avaient prescrit le dessèchement des marais de l’Ouve et de la Taute, mais les crédits manquaient et il fallut attendre 1712 pour que soir construit le premier pont-écluse sur la Taute, le pont de Saint-Hilaire.

Pont de la Barquette – Photo de Ptyx – Wikimanche

En 1735, sur la rivière d’Ouve, les paroisses riveraines financent la construction d’un pont de quatre arcades sur pilotis, munies de portes à flot : le pont de la Barquette. À marée haute, la montée de l’eau de mer ferment automatiquement les doubles portes et empêchent l’eau de remonter l’Ouve et d’envahir les marais qui l’entourent. À marée descendante, la poussée de l’eau du fleuve rouvre les portes pour s’écouler vers la mer. Deux ans plus tard, le pont est démoli et reconstruit en pierre, les pilotis n’étaient pas assez profonds. Des aménagements sont aussi entrepris en 1739, sous l’étroit pont de Saint-Hilaire sur la Taute. Ses trois arches sont modifiées pour la pose de portes à flot.

C’est à Isigny que j’ai rencontré celle qui sera ma seconde femme, ton ancêtre, Jeanne MARTIN.

Parle-moi de toi, Jeanne…

Si j’habitais, avec mes parents, à Isigny quand j’ai fait la connaissance de Nicolas, c’est à La Cambe que je suis née, le 8 mars 1711. Je suis la fille cadette de Gilles MARTIN et Catherine LEFEBVRE. Tu as déjà parlé de leur rameau caché que tu avais eu du mal à trouver. Mon père est originaire de La Cambe et ma mère de Vouilly, deux villages de part et d’autre du marais. Tu sais que j’ai eu une sœur aînée et qu’après moi sont venus au monde, trois garçons.

Extrait de la Carte de Cassigny – Feuille 94 Bayeux-Caen – Gallica

Parle-moi de votre mariage et de vos enfants…

J’ai alors 51 ans et suis donc beaucoup plus âgé que Jeanne qui, âgée de 31 ans, n’avait pas encore été mariée. Nous avons reçu la bénédiction nuptiale à l’église d’Isigny, le 4 septembre 1742. Nos familles respectives n’étant pas sur place, notre mariage a eu lieu en toute simplicité, en présence des parents de Jeanne. Hormis son père, les témoins n’avaient pas de lien de parenté, c’étaient des bourgeois d’Isigny, peut-être des voisins ou des personnes qui travaillaient avec mon beau-père dont je ne sais te dire le métier.

Jeanne n’a pas tardé à être enceinte de Jacques Etienne, ton ancêtre, né le 1er août 1743, à Vindefontaine où j’avais emmené mon épouse, après notre mariage. Puis, le 2 février 1745, elle a donné naissance à notre fille, Marie Madeleine. Mais hélas, quelques mois plus tard, Jeanne s’est éteinte, le 2 novembre 1745. Quelle tristesse, notre vie commune a été bien courte ! Et le 1er janvier 1747, c’est notre petite fille qui l’a rejointe dans l’au-delà, elle n’avait que 22 mois. Je suis resté seul avec mon garçon.

Le métier de Nicolas

À son mariage avec Jeanne, Nicolas est dit cordonnier et au décès de celle-ci, il est savetier. D’après les statuts des savetiers de Paris en 1659, la différence entre les deux, c’est que le cordonnier fabrique des souliers en cordouan, cuir en provenance de Cordoue, alors que le savetier, ne peut que les réparer, les raccommoder avec du cuir, récupéré sur de vieux souliers, ou avec un peu de cuir neuf, poser des clous, des fers… Alors, Nicolas a-t-il voulu se donner une meilleure position sociale, lors de sa demande en mariage ? Ou bien plus simplement, à la différence des villes où les statuts sont plus surveillés, dans les campagnes, les deux métiers étaient peu différenciés et ils étaient tantôt appelés savetiers, tantôt cordonniers. Les deux n’avaient pas forcément de boutique et pouvaient être ambulants. Ce qui explique sans doute, la facilité de Nicolas à changer de lieu.

Quelques outils ayant appartenu à Alexis PHILIPPE (1857-1933), cordonnier aux Moitiers-en-Bauptois.

En effet, leurs outils se transportent aisément : un tranchet et des cisailles pour couper le cuir, des tenailles pour retirer les clous, différents marteaux pour brocher la semelle ou battre le cuir, un col de cygne et quelques formes pour poser le soulier à réparer, des alênes pour percer le cuir et y insérer les aiguilles, du « ligneul », c’est un fil en soie de cochon, passé dans la poix pour le rendre plus glissant, de la teinture à la noix de galle, du cirage, un lissoir pour lisser les talons et le tour des semelles, sans oublier un tablier en cuir et une manique pour la main gauche.

Je ne sais si le père de Nicolas qui a aussi beaucoup bougé était également savetier ou cordonnier. Par contre, Pierre, son fils aîné est dit cordonnier sur son contrat de mariage.

Sa fin de vie…

Après 22 ans de veuvage, Nicolas est décédé, à Vindefontaine, âgé de 72 ans, le 16 juin 1764 et a été inhumé le lendemain, en présence de son fils, Jacques Etienne. Sur cet acte, il est dit journalier.

Je n’ai trouvé aucun acte notarié les concernant. Nicolas était-il propriétaire d’une petite maison à Vindefontaine où il serait revenu après son mariage à Isigny ? Ce pourrait-être au hameau du Ruisseau où sa belle-fille, épouse de Jacques Etienne et sans doute ce dernier, a fini sa vie et où il a peut-être achevé la sienne… Peut-être le découvrirai-je un jour ?

Source

« Voyage à travers les marais du Cotentin », par Patrick GALINEAU et François LORFEUVRE, DRAE de Basse-normandie, 1990

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